Traverser une intersection, marcher jusqu’à l’école ou rejoindre un arrêt d’autobus peut paraître banal. Pourtant, l’expérience varie considérablement selon l’âge, les capacités et l’aménagement des espaces. En ce Mois du piéton, rencontre avec Marie-Soleil Cloutier, qui dirige le Laboratoire Piétons et Espace urbain (LAPS) de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), un lieu où ces questions se trouvent au cœur des travaux de recherche.

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Observer la ville autrement

Directrice du Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS et responsable scientifique du LAPS, Marie-Soleil Cloutier s’intéresse depuis plusieurs années à la mobilité piétonne et à la sécurité routière. Au Laboratoire, l’objectif est notamment de mieux comprendre les interactions entre les différents usagers de la route, avec une attention particulière portée aux plus vulnérables, dont les enfants et les personnes âgées.


Ces travaux répondent à plusieurs enjeux qui dépassent la seule question des déplacements. La sécurité routière en est un, tout comme la sédentarité et le vieillissement de la population. Encourager un enfant à marcher jusqu’à l’école ou une personne âgée à demeurer active en marchant quotidiennement suppose d’abord que l’environnement permette de le faire dans des conditions jugées sécuritaires et agréables.

IMAGE PHIL BERNARD, POUR L'INRS

On est tous piétons à un moment ou à un autre. La cohabitation piéton-voiture est nécessaire. Il faut réfléchir à la façon dont on construit et réaménage nos villes pour faciliter ce vivre-ensemble.

Marie-Soleil Cloutier, professeure à l’INRS et responsable scientifique du Laboratoire Piétons et Espace urbain

Le choix de marcher ne dépend pas uniquement de la distance à parcourir. Un trottoir en mauvais état, une intersection difficile à traverser ou une circulation importante peuvent aussi peser dans la balance. C’est entre autres le cas aux abords des écoles. Cela explique le fait que certains parents préfèrent conduire leurs enfants lorsqu’ils jugent le trajet peu sécuritaire.



Mesurer ce que les piétons ressentent

Pour comprendre ces décisions et ces interactions, l’équipe du LAPS ne se contente pas des données traditionnellement utilisées en transport. Elle va également marcher avec les citoyens. L’utilisation de caméras pour enregistrer le son et les images permet alors de recueillir les impressions des piétons au moment même où ils vivent une situation. Une intersection peut provoquer du stress, un trottoir abîmé risque de compliquer le parcours ou, à l’inverse, la présence d’arbres et de végétation peut rendre une marche plus agréable.

On va chercher des mesures uniques de l’expérience. En marchant avec les gens, on obtient leur ressenti en temps réel. Une personne peut même nous expliquer qu’au mois de mai, elle choisit une rue plutôt qu’une autre parce que les lilas sont en fleurs. C’est le genre d’information qu’on obtient difficilement dans une entrevue traditionnelle.

Marie-Soleil Cloutier, professeure à l’INRS et responsable scientifique du Laboratoire Piétons et Espace urbain

D’autres données viennent compléter ces observations. Par exemple, les GPS permettent de retracer les parcours réellement empruntés par des participants à qui on laisse ces appareils pendant quelques jours, tandis que des capteurs peuvent comparer la vitesse réelle des véhicules à la vitesse perçue par le voisinage. Ces informations aident les chercheurs à déterminer si un sentiment d’insécurité correspond à un danger mesurable ou si d’autres caractéristiques de l’environnement contribuent à cette perception. Cela permet ensuite de cibler les interventions à mener pour améliorer cette dernière.


Pour Marie-Soleil Cloutier, croiser ces observations avec des données policières, ambulancières ou hospitalières pourrait également enrichir la compréhension des enjeux. Pour elle, un meilleur partage des données entre les organisations, les chercheurs et les municipalités demeure essentiel pour soutenir des politiques publiques qui pourraient alors se fonder sur un portrait plus complet de la réalité.



Se mettre dans la peau d’un autre piéton

Le LAPS dispose aussi d’un simulateur de vieillissement qui reproduit certaines contraintes physiques liées à l’âge et qui permet de mieux saisir les difficultés que peuvent rencontrer certaines personnes âgées dans leurs déplacements.

Ce type d’outil s’inscrit dans des travaux plus larges sur la mobilité piétonne, auxquels participent également les étudiants dans le cadre de leurs projets de maîtrise ou de doctorat. Certains de ces travaux ont notamment contribué à revoir la norme utilisée pour calculer le temps accordé aux piétons aux feux de circulation, puisque la vitesse de marche de référence ne reflétait pas toujours la réalité des personnes âgées.


Pour la professeure à l’INRS, ce genre de recherches permet de mieux documenter l’expérience des citoyens et d’alimenter les décisions en matière d’aménagement. « Pour que davantage de personnes souhaitent réduire leur utilisation de l’automobile, les autres moyens de transport doivent être accessibles, sécuritaires et suffisamment agréables pour constituer de véritables options », conclut-elle.