Il est assez paradoxal que, dans ce pays qui doit tout au train, on ait pratiquement abandonné le chemin de fer au transport des marchandises. Le voyage en train, quand il n'est pas un luxe hors de prix ou une aventure aléatoire, est devenu fantasme. Désormais, on monte dans un wagon pour voyager dans le temps bien plus que dans la géographie, interlude romantique quinous ramène aux temps héroïques des machines à vapeur et de la conquête de l'Ouest.

Mis à jour le 8 déc. 2011
Fabienne Couturier LA PRESSE

La promesse

C'est précisément sur ce point de notre psyché collective que mise l'Orford Express, ce train touristique qui circule entre Sherbrooke et Eastman, dans les Cantons-de-l'Est.

L'homme d'affaires André L'Espérance et son partenaire, l'abbé Donald Thompson (aussi conducteur du train) ont eu du flair lorsqu'ils ont fondé l'Orford Express, car le succès de ces escapades «à travers les plus beaux paysages des Cantons-de-l'Est» ne se dément pas. Peut-être est-ce un peu grâce au fameux «train pour la vie» de Josélito Michaud?

Quoi qu'il en soit, depuis le 26 novembre et jusqu'au  30 décembre, on propose pour la deuxième année des «trains de Noël», qui promettent un supplément de magie avec «décorations, animation et menus gastronomiques aux couleurs des Fêtes».

La réalité

D'abord, il faut savoir que les voies ferrées passent rarement par les «plus beaux paysages» d'une région. On les construisait habituellement là où c'était pratique et faisable. Celle-ci ne fait pas exception. Mis à part quelques kilomètres au bord du lac des Nations, de la rivière Magog et du petit lac du même nom,le passager a vue surtout sur des arrière-cours, des entrepôts, des carrières de gravier et autres clos de ferraille. Rien là de très bucolique...

Quant à l'aventure gastronomique, la prestation culinaire de l'Orford Express n'est nettement pas à la hauteur de ses prétentions. Il ne suffit pas de napper les tables de blanc! Comment excuser ces feuilles pourries dans le mesclun servi en entrée, par ailleurs d'une consternante banalité?

En plat principal, le filet de porc, heureusement cuit correctement,baignait dans une insipide et pauvre sauce (moutarde et miel? Où ça?). Le dessert, une mousse au chocolat, n'avait goût que de sucre, et les petits fruits décongelés du coulis n'amélioraient rien.

Dans la voiture «lounge» (la plus luxueuse), cette balade appelée «P'tit plaisir gourmand» coûte 97,98$ par personne*. Si l'on déduit le coût de la randonnée seule, ce repas du midi très ordinaire revient donc à une cinquantaine de dollars, à quoi il faut ajouter les boissons: 15$ pour une petite bouteille d'eau plate et un verre de vin qu'on ne peut pas choisir.

Si l'on souhaite s'offrir un vrai repas gastronomique, autant investir cette centaine de dollars dans une vraie grande table où le chef met en valeur les produits locaux, par exemple. Après tout, la région ne manque ni des uns ni des autres.

Pour ce qui est de l'atmosphère des Fêtes, on fait preuve là encore d'un désolant manque de recherche: quatre écrans plats diffusent des images de feu de foyer (misère...), et deux disques de Noël (l'un de Roch Voisine, l'autre d'une chanteuse quelconque) reprennent en boucle les inévitables scies du temps des Fêtes (six fois Minuit, chrétiens en trois heures et demie, pitié!). À la fin, une jeune chanteuse a vainement tenté d'insuffler un peu de vie dans l'affaire... sur fond de désastreuse bande enregistrée.

Certes, le service est fort affable, et le décor reproduit habilement celui des voitures de luxe de l'ancien temps, avec lambris de bois sombre, appliques de laiton et fauteuils de brocart. Et puis il y a le son rythmé des roues, ce léger roulis, le cri de la locomotive...

C'est sans doute pour cela que tous les passagers interrogés, dont certains venaient d'aussi loin que Québec ou Laval, se sont montrés de fort bonne humeur et ravis de leur expérience.

Mais en fait de magie, on dirait bien que tous ont plutôt été l'objet d'un tour de passe-passe...

* Ces prix incluent taxes et service.

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