Est-ce normal? C'est probablement la question qui est le plus souvent posée aux psychologues. Elle donne toutefois davantage lieu à d'autres questions qu'à une réponse. Elle sous-tend un questionnement qui mérite qu'on s'y attarde.

Rose-Marie Charest LA PRESSE

La normalité est un concept mathématique. Est normal ce qui représente la moyenne des gens. Et cela varie selon les époques et les cultures. Par exemple, certains comportements sexuels jugés tout à fait normaux à notre époque auraient été anormaux il y a un siècle. En santé mentale comme en santé physique, la normalité est aussi mise en opposition avec la pathologie. Est normal ce qui n'est pas pathologique. La tristesse ressentie au moment du décès d'un être cher n'est pas du même ordre qu'une dépression.

Le questionnement sur la normalité cache une inquiétude bien personnelle qui ne peut être résolue par la seule comparaison à une norme. Savoir qu'on est semblable ou différent ne résout pas le problème vécu ou le trouble intérieur. Les normes sont nécessaires pour permettre d'organiser et de faire évoluer les connaissances et pour guider les cliniciens dans l'évaluation et le choix du traitement. Mais il s'agit d'un guide, non pas d'un absolu. La vraie question est de savoir ce dont chacun a réellement besoin.

Chaque personne a son histoire

En 30 ans de pratique clinique, je n'ai jamais rencontré deux personnes qui avaient exactement le même profil et les mêmes besoins. Et cela s'applique même à celles qui partageaient le même diagnostic. Jamais deux personnes dépressives pour les mêmes raisons, qui avaient le même fonctionnement et qui nécessitaient la même intervention. Jamais deux personnes anxieuses par rapport aux mêmes choses, qui se les représentaient et y réagissaient de la même manière.

Est-ce normal de vivre tristesse et anxiété? La réponse universelle est oui. L'être humain est constitué de manière à traverser, au cours de sa vie et parfois dans une courte période, toute la gamme des émotions, des plus heureuses aux plus malheureuses. Ce qu'il faut plutôt observer, pour une personne donnée, pour soi ou pour ses proches, c'est dans quelle mesure la personne souffre et l'impact de cette souffrance sur sa vie. Qu'est-ce que ses émotions l'empêchent de faire? Est-elle brimée dans son développement? A-t-elle de la difficulté à prendre les décisions qui lui permettent un bon contrôle sur sa vie? Ses relations sont-elles perturbées par son état et inversement? Quelles sont ses forces? Celles sur lesquelles elle avait l'habitude de compter, celles qu'elle souhaite développer? De quoi a-t-elle besoin pour y arriver?

Il n'est pas plus honteux d'avoir besoin d'aide pour surmonter une souffrance psychologique que pour soulager une douleur physique. Ne pas y arriver seul n'est pas un échec. Tous n'ont pas non plus besoin de consulter. C'est lorsque les tentatives habituelles pour s'adapter aux situations ou pour résoudre les difficultés ne suffisent pas qu'il peut être nécessaire de demander une aide professionnelle. C'est l'évaluation de la personne dans sa globalité qui permettra d'orienter l'aide dont elle a besoin. Et cette aide vise à ce qu'elle devienne de plus en plus elle-même, non pas quelqu'un d'autre qui correspondrait à une norme. Parce que chaque personne a son histoire.

Rose-Marie Charest est présidente de l'Ordre des psychologues du Québec. Vous pouvez lui faire part de vos commentaires ou lui suggérer des thèmes de chroniques à vivre@lapresse.ca.