On le sait. On le voit. On le perçoit. Le sexe, aujourd'hui, est partout. Pour vendre une auto, une chanson, une expo. Mais au-delà du constat, que peut bien signifier cette omniprésence de la sexualité? C'est la question à laquelle le sociologue Michel Dorais s'attaque dans un nouvel essai, intitulé La sexualité spectacle. Sans condamner ni célébrer le phénomène, il cherche plutôt à le comprendre, le mettre en perspective, et bousculer certaines idées reçues. Entrevue.

Mis à jour le 16 janv. 2012
Silvia Galipeau LA PRESSE

«Moi, je pose des questions, déclare d'emblée le sociologue de la sexualité Michel Dorais. Oui, il y a eu des acquis. Mais aussi des pièges. Je ne parle ni comme un pape ni comme un libertin, mais je veux donner une occasion de réfléchir», déclare l'homme qui a grandi dans le Québec de Duplessis et qui mesure donc à quel point on revient de loin.

Vrai, depuis quelques années déjà, l'omniprésence de la sexualité, notamment en publicité, a fait l'objet de bien des essais. Mais l'intérêt de la réflexion du sociologue de l'Université Laval est ailleurs. Pour une rare fois, on sent que l'auteur n'a pas de parti pris. Qu'il n'est ni pour ni contre, mais qu'il observe.

Tout le monde veut être une vedette

«La sexualité spectacle, c'est la sexualité qui se répand autant dans les médias que dans les divertissements, définit-il. Sur l'internet, dans les sports, en danse... Même dans le calendrier Centraide, on cultive l'érotisme. Je ne dis pas s'il faut s'en réjouir ou s'en plaindre. Mais je pose des questions.»

Et son sens de l'observation est visiblement aiguisé. Car le livre est bourré d'exemples de cette sexualité dite «spectacle»: des spectacles de danse où les danseurs, nus, feignent de se masturber sur les spectateurs, aux photographies d'art mettant en scène des adolescents copulant, en passant par les vidéoclips de toutes sortes, sans oublier les images désormais diffusées par tout le monde et n'importe qui, sur l'internet. «Tout le monde veut être une vedette», glisse-t-il. Internet, webcam, et portables aidant, tout le monde peut être une vedette...

Non, le sujet n'est pas nouveau. Les hommes des cavernes, déjà, peignaient des personnages nus dans leurs grottes, signale-t-il. Depuis l'Antiquité, les sculptures les plus appréciées mettent en scène des nus. La nouveauté, c'est qu'aujourd'hui, la sexualité sert à toutes les sauces. Dans tous les contextes. Et les limites de ce qu'on ose ou de ce qui est osé sont sans cesse repoussées. «Je me souviens quand Demi Moore a posé nue, enceinte, pour Vanity Fair. Cela avait fait scandale. Aujourd'hui, on peut compter les vedettes qui n'ont pas posé nues, dit-il amusé. Cela va aller jusqu'où? Je ne sais pas. Des fois, c'est agréable. Mais ... pas toujours!»

Même les personnes âgées

Un exemple? Le sociologue consacre tout un chapitre de son livre à un phénomène peu souvent évoqué: l'hypersexualisation des personnes âgées, un phénomène, selon lui, beaucoup plus réel, et aux conséquences parfois plus fâcheuses, que la surmédiatisée hypersexualité des jeunes. «Moi, je suis tanné d'entendre parler de l'hypersexualisation des jeunes. Ça n'existe pas! Nos enfants sont bien plus tranquilles que nous l'étions! Mais les vieux qui posent nus, ça, c'est nouveau. Les femmes qui se font refaire, refaire et refaire, ça, c'est réel!» L'exemple extrême? La New-Yorkaise Jocelyne Wildenstein, alias Cat Woman, dont les traits sont désormais plus félins qu'humains, écrit-il.

Entre autres thèmes, l'auteur aborde les questions du culte du corps, du porno, de notre fascination pour le scandale (il finissait d'écrire son livre en plein procès DSK), et même des causes sociales, désormais aussi récupérées par la sexualité. Le saviez-vous? Depuis 2003, le mouvement Fuck the Forest, né en Norvège, invite les militants à faire l'amour pour sauver les forêts et, surtout, à visionner les productions érotico-pornos mises en ligne pour sauver les arbres.

Que faut-il tirer comme conclusion de toutes ces observations? L'auteur se garde bien de tenir un discours moralisateur, mais il se fait critique. «J'ai l'impression que cette omniprésence de la sexualité nous envoie des messages un peu simplistes, fait-il remarquer. On dit souvent que la sexualité est plus forte que soi. Non, c'est faux. Il y a des choix là-dedans. On dit aussi que la sexualité fait partie de nous. Mais nous aussi, on fait partie de notre sexualité. Il y a des choix que l'on peut faire.»

Lesquels? Il espère que les lecteurs sauront développer leur sens critique. Oui, des fois, la sexualité spectacle nous plaît. Nous excite. Nous séduit. Ou nous choque. «Mais jusqu'à quel point je veux que ça entre dans ma vie?» lance-t-il. Oui, nous pouvons tous nous interroger, car «nous avons droit à notre intimité», conclut-il, avant d'ajouter, sceptique : «Même si je ne sais pas si le mot intimité va encore exister dans quelques années...»

La sexualité spectacle, de Michel Dorais, éd. VLB, 144 p., 19,95$