Je vous l'ai déjà dit, mais je le répète parce que, depuis la dernière fois qu'on s'en est parlé, on me l'a encore demandé à 257 occasions: la question que j'entends le plus souvent depuis que je suis critique gastronomique, c'est comment je fais pour ne pas empiler les kilos.

Publié le 4 janv. 2011
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Même un lecteur d'un certain âge, très digne, me l'a lancée l'autre jour. On venait de causer longuement politique. «Pis une dernière chose: cou'donc, comment vous faites pour pas engraisser?»

Depuis que j'ai commencé à écrire sur les restaurants, en 2002, je n'ai en effet jamais changé de format, à part pour produire un dernier bébé.

J'aimerais bien me réveiller un jour et ressembler à Audrey Hepburn dans Vacances romaines ou à Madonna dans une pub de Dolce&Gabbana - surtout celle où elle fait la vaisselle façon Anna Magnani. Mais je me suis faite à l'idée que ça n'arriverait jamais, à moins qu'on puisse un jour se brancher sur Photoshop en intraveineuse.

Par contre, ma normalité absolument ordinaire et moyenne ne bronche pas, malgré les repas nombreux au restaurant, malgré les croissants le matin quand ça me chante. Malgré ma dépendance au chocolat. Malgré mon penchant pour l'épaule de cochon braisée.

Pourquoi, donc?

Parce que je cours une trentaine de kilomètres par semaine?

Je ne crois pas. Parce que même quand je ne cours pas ou quand je cours moins ou plus, rien ne change.

Ce que je fais, tout simplement, c'est manger, à ma faim, ce que j'ai envie de manger. Rien de plus, rien de moins. Farfelu comme concept? Pas du tout. Cette façon de voir l'alimentation est approuvée et entérinée par de plus en plus de spécialistes de partout - comme les nutritionnistes Guylaine Guevremont ou Josée Guérin au Québec, le psychiatre Gérard Apfeldorfer ou le nutritionniste Jean-Paul Zermati à Paris, la médecin de famille Michelle May aux États-Unis. L'autre jour, j'écoutais à la radio le grand spécialiste de l'obésité de l'Université de Montréal, le Dr Dominique Garrel, et lui aussi dit pas mal la même chose. Tous voient dans la recherche libre, sensée et toute simple de la satiété le chemin naturel menant loin des excès associés aux troubles alimentaires et à l'embonpoint, expressions différentes de problèmes à la source souvent semblables.

Cette façon de voir la vie, en 10 résolutions.

1. Non aux régimes

Ne jamais faire de régime. Ils ne marchent pratiquement jamais. Ils ont l'air de fonctionner parce qu'ils permettent souvent de perdre du poids rapidement, mais les kilos reviennent aussi vite. Plusieurs études montrent que, cinq ans après un régime, 90% des personnes qui ont maigri ont repris les kilos perdus et souvent plus. Le corps déteste les régimes. Il réagit physiologiquement en ralentissant son métabolisme et en attendant le retour des calories pour mieux créer des réserves. Psychologiquement, en plus, la privation mène directement aux excès.

2. Pas d'interdictions

Laisser tomber les «j'ai décidé de ne plus manger ceci ou cela» ou les «tous les jours maintenant je mange ceci» ou les «jamais je ne me permets cela». Ces règles sont pratiquement comme des régimes. Des tas de gens disent qu'ils ne font pas de régime ou qu'ils n'en ont jamais fait mais, en réalité, ils ont une vie alimentaire totalement réglementée, remplie de règles et de préceptes. C'est la même chose qu'un régime permanent.

3. Dire non

Apprendre à en laisser dans l'assiette. Nous vivons une époque charnière. Nous sommes entrés de plein fouet dans l'ère de la surabondance, mais munis d'une éducation datant d'une époque de rareté. On nous a enseigné à profiter de toute la nourriture qui passe - «encore une dernière bouchée!» - alors que, en fait, il nous faut surtout apprendre à dire non et à laisser de la nourriture de côté.

4. Réduire les quantités

Apprendre à savoir quand on n'a plus faim. Une des résolutions les plus ardues. Plutôt que d'éliminer les calories en trop en allégeant la qualité des aliments que l'on mange - et que l'on aime -, on réduit les quantités en mangeant uniquement ce dont on a besoin pour continuer sans avoir faim.

5. Ne pas avoir peur de manger

Accepter que la faim soit une demande légitime de l'estomac. Avoir faim est un état naturel, comme avoir froid ou sommeil. Lutter contre la faim est aussi absurde que lutter contre la douleur causée par un caillou dans une chaussure sans y remédier. On s'arrête, on règle la question adéquatement et on passe à autre chose.

6. Ne pas avoir peur de ne pas manger

Pourquoi devrait-on manger si on n'a pas faim? Il n'y a pas de règle absolue sur le nombre de repas à prendre dans une journée ni sur l'heure - on peut très bien attendre d'avoir faim avant de petit-déjeuner -, et certainement pas sur la quantité de nourriture à prendre. Ce qu'il faut éviter à tout prix, en revanche, c'est de sauter des repas alors qu'on a faim, comme se priver de petit-déjeuner ou de collation, ce que font souvent les gens pris dans une dynamique de régime - ou, sa soeur siamoise, la restriction cognitive socialement acceptable. Mais si on n'a tout simplement pas très faim, on n'est pas obligé de se faire un petit-déjeuner copieux comme dans les guides. Le manque d'appétit est un signe à respecter, notamment si le corps ne fait que s'ajuster parce qu'on a très bien mangé plus tôt ou la veille.

7. Avoir faim

Trouver une façon de distinguer la faim, qui est un besoin physique, de l'envie de manger, souvent liée à des raisons émotionnelles - manger réconforte, manger désennuie, manger fait plaisir - et trouver ensuite moyen de répondre à ces besoins autrement qu'avec de la nourriture.

8. Distinguer la faim de la fatigue

Et si le bon vieux dicton «qui dort dîne» s'expliquait par la grande proximité entre le signal de la faim et un des symptômes du besoin de dormir? Et si la petite faim de 22h30 était plutôt un appel au dodo?

9. Manger ce qu'on aime

Apprendre à manger sans peur des aliments que l'on aime vraiment, par opposition à ceux que l'on choisit uniquement parce qu'ils sont «bons pour nous». Manger en mastiquant longuement, en savourant, en chérissant les instants de bonheur que cela apporte nous remplit vraiment. Manger à la course des aliments qui nous plaisent à moitié n'apporte pas pleinement de satiété sensorielle, quête que l'on tentera de poursuivre en mangeant plus, probablement trop.

10. Miser sur le plaisir

Répondre à la question suivante: est-ce que je veux être libre ou me réveiller tous les matins en me demandant comment se poursuivront, aujourd'hui, ma quête impossible d'une alimentation «vertueuse» et ma bataille contre le désir de manger des choses qui me plaisent? Ou posons la question autrement: est-ce que je veux manger réellement autrement ou continuer, en 2011, à m'imposer exactement les mêmes limites que toujours, en espérant que cette fois, par miracle, le résultat sera différent?