Depuis 10 jours, les fabricants alimentaires européens qui utilisent certains colorants doivent non seulement les identifier sur l'étiquette de leurs produits, mais y ajouter la mention suivante: «peut avoir des effets indésirables sur l'activité et l'attention des enfants».

Stéphanie Bérubé LA PRESSE

Question aux parents: mettriez-vous tout de même le produit dans le panier après avoir lu cet avertissement?

Probablement pas.

Ici aussi, l'utilisation de colorants chimiques en alimentation commence à soulever de sérieuses questions.

«Les colorants alimentaires représentent un risque pour la santé des consommateurs sans apporter aucun bénéfice nutritionnel», tranche Bill Jeffrey, directeur canadien du Centre pour la science dans l'intérêt public.

Le groupe a participé aux consultations lancées cette année par Santé Canada. L'organisme de réglementation songe à réviser sa politique d'étiquetage pour les colorants alimentaires. Il n'est pour l'instant pas question d'interdire l'utilisation de certains colorants déjà approuvés, mais Santé Canada souhaite qu'ils soient plus facilement identifiables sur les produits. On pourrait donc obliger les fabricants à noter tous les colorants qu'ils utilisent, dans le détail, plutôt que de les cacher derrière la notion générique de «couleur».

Plusieurs études scientifiques lient la consommation de colorants alimentaires à des problème de santé, mais c'est une recherche britannique publiée dans The Lancet en 2007 qui a sonné l'alarme. On y établissait des liens entre les colorants et l'hyperactivité chez les enfants. L'étude était assez sérieuse pour convaincre les autorités anglaises d'interdire les six colorants alimentaires qui avaient été utilisés pour la réaliser.

Au Canada, trois de ces colorants sont autorisés: le rouge allura, le jaune soleil FCF et la tartrazine.

«Ce qui rend ce dossier encore plus complexe, explique Bill Jeffrey, c'est que certains colorants sont acceptés en Europe, mais bannis aux États-Unis et ici. Alors que d'autres sont interdits au Canada, mais permis dans les autres marchés.»

La complexité ne s'arrête pas là: ces couleurs changent de nom, d'un marché à l'autre. La tartrazine, par exemple, devient le C119 140 quand il est utilisé dans les cosmétiques, le Yellow 5 aux États-Unis et le E102 en Europe.

McDonald's utilise le colorant Rouge 40 dans ses coupes glacées à la fraise en Amérique du Nord, mais il s'agit en fait du fameux rouge allura qui doit être servi avec un avertissement en Europe et qui est banni en Angleterre. Les coupes glacées anglaises aux fraises sont peut-être moins rouges, car elles ne contiennent pas le fameux colorant.

Même chose pour le célèbre Kraft Dinner qui tire sa belle couleur orangée de la tartrazine en Amérique du Nord. Les Anglais qui dégustent la version locale, le Cheesey Pasta, évitent le colorant.

Le problème dans le dossier des colorants alimentaires, estime Bill Jeffrey, est qu'il s'agit d'un dossier très méconnu, même d'institutions qui devraient s'en préoccuper.

Le Centre pour la science dans l'intérêt public a fait une recension des politiques scolaires canadiennes et a réalisé qu'aucune contenait des indications sur les colorants alimentaires.

Dans sa recommandation à Santé Canada, le Centre demande qu'on sorte les colorants alimentaires des écoles. Que les produits qui sont vendus dans les machines distributrices et qui sont utilisés dans les cuisines de cafétérias d'école ne contiennent aucun colorant chimique.

«J'ai de la difficulté à m'imaginer que nous vivons dans un monde où les fabricants mettent des cosmétiques dans leurs aliments pour obtenir des couleurs artificielles et que des enfants doivent ensuite prendre des médicaments pour réduire leur hyperactivité», dit Bill Jeffrey. Il pose la question suivante: «Pourquoi simuler artificiellement des couleurs quand on peut utiliser le produit original?»

Pour l'instant, les consultations de Santé Canada ne s'intéressent qu'à l'étiquetage. Selon les scénarios à l'étude, on pourrait se retrouver avec des étiquettes qui ressemblent davantage à ce qu'on peut s'attendre à trouver dans une quincaillerie que dans une épicerie.

L'avantage: la déclaration obligatoire pourrait mener à une émergence des colorants naturels. Car on imagine mal, par exemple, la section déjeuner du supermarché sans ses céréales roses et bleues. Les fabricants des produits destinés aux enfants pourraient chercher des solutions de rechange moins rébarbatives pour les parents. Cela se fait déjà: dans la section des bonbons, certaines versions biologiques proposent des petits ours gélatineux dont l'éclat vient de la betterave et du curcuma!

Au Québec, une petite firme a fait des couleurs alimentaires naturelles sa spécialité. Colarome utilise du chou rouge, de la chlorophylle, du paprika et de la carotte.

Les colorants naturels sont évidemment plus chers, mais même les géants de l'alimentation commencent à s'y intéresser.

Nestlé a dû retirer ses Smarties bleues durant deux ans parce que la multinationale n'arrivait pas à trouver un équivalent naturel pour colorer ses bonbons. La réponse est venue de la mer: la nouvelle couleur bleue a été concoctée à partir d'algues.

Pour joindre notre journaliste: sberube@lapresse.ca