L'interdiction de fumer dans les urgences psychiatriques décourage les schizophrènes de s'y rendre quand ils sont en crise, conclut une nouvelle étude ontarienne. Ce type de maladie mentale mène très souvent au tabagisme parce que la nicotine a un effet d'automédication sur le cerveau.

Mathieu Perreault LA PRESSE

«L'interdiction de fumer a fait baisser de 15% les visites aux urgences psychiatriques», explique Paul Kurdyak, psychiatre au Centre de toxicomanie et de santé mentale de l'Université de Toronto, qui publie son étude dans le Journal canadien de psychiatrie.

 

«Ce sont surtout des schizophrènes qui les fréquentent. Quand ils sont en crise, ils ne pensent qu'à très court terme, et la perspective de ne pas pouvoir fumer les angoisse terriblement.»

Le Dr Kurdyak, qui a analysé les admissions durant quatre ans au Centre, a toutefois constaté que l'interdiction de fumer n'a pas d'effets néfastes sur les malades psychiatriques hospitalisés.

«On pensait qu'il y aurait plus d'agitation, mais c'est plutôt le contraire, il y a moins de violence. Il est possible d'empêcher un schizophrène de fumer, mais pas quand il est en crise.»

La diminution du tabagisme chez les schizophrènes permet-elle de compenser les effets négatifs de la fréquentation moindre des urgences? «Non, parce qu'ils recommencent presque toujours à fumer après l'hospitalisation», dit le psychiatre torontois.

La fumée secondaire

«Le seul avantage, c'est que les employés des urgences sont moins exposés à la fumée. Il pourrait aussi y avoir un désavantage supplémentaire pour les schizophrènes: leur état pourrait se dégrader au point qu'ils soient hospitalisés de force, par ordre d'un tribunal.»

Le Dr Kurdyak, qui ne fume pas, ne réclame pas nécessairement l'implantation de fumoirs dans les urgences psychiatriques. «Mais il faut avoir un débat, faire davantage d'études», soutient-il.

Les schizophrènes qui savent qu'ils pourront fumer aux urgences, mais pas quand ils seront hospitalisés, ne seront-ils pas aussi réticents? «Non, parce que l'hospitalisation est une perspective trop lointaine quand ils sont en crise.»

Flory Doucas, directrice du bureau du Québec de l'organisme Médecins pour un Canada sans fumée, reconnaît que certains malades psychiatriques pourraient pâtir des lois antitabac. «Ils pourraient décider de quitter les urgences après en être sortis une minute pour fumer une cigarette à l'extérieur. Mais il ne faut pas non plus être hautains et considérer que la cigarette est tellement importante pour eux qu'ils ne peuvent s'en passer.»

À l'institut Pinel, l'interdiction de la cigarette n'a pas posé problème. «Mais nous avons pris quelques années pour implanter cette politique», note le criminologue Pierre Gendron, qui dirige les services externes de l'établissement. «Mais c'est vrai que les schizophrènes recommencent généralement à fumer après être sortis.»

M. Gendron note toutefois que plus de la moitié des patients qui sont amenés d'urgence à Pinel le sont par ordre de la cour, contre leur gré.