On l'a connu à taille basse, à taille haute, à pattes d'éléphant, cigarette, équestre, safari, bouffant... Yves Saint Laurent, qui y voyait un signe de classe et de féminité, l'a raffiné, réinventé, sculpté.

Publié le 26 oct. 2010
Sylvie St-Jacques LA PRESSE

Dans son ouvrage Une histoire politique du pantalon, l'historienne Christine Bard raconte la genèse du pantalon, un vêtement à la symbolique chargée, qui a causé et subi maintes révolutions.

«Les femmes se sont progressivement approprié le paraître masculin et ont d'emblée profité des deux innovations majeures du vêtement au XXe siècle: le jean et le survêtement, tout en gardant la possibilité, largement exploitée, de cultiver des apparences féminines. (...) En revanche, les hommes qui portent une robe ou une jupe avec des talons hauts restent des travestis», explique Christine Bard dans cet ouvrage de près de 400 pages savamment documenté.

L'adoption du pantalon au lieu de la culotte par les hommes de la haute société du XVIIIe siècle est marquée par ce que le psychanalyste anglais John Carl Flügel a appelé «la grande renonciation masculine», illustre Christine Bard.

«Céder ses prétentions à la beauté» (en délaissant parures brillantes, gaies, raffinées) pour préférer l'utilitaire: telle a été la prise de position qui a propulsé la démocratisation du pantalon au siècle dernier, établit Christine Bard.

Mais à cette époque, c'était la règle du «deux poids, deux mesures»: en 1800, une ordonnance de la préfecture de police de Paris interdit aux femmes le costume masculin pour des raisons surtout anatomiques, évoque l'historienne. Au tournant du XXe siècle, on estime que l'homme est conçu pour la pensée et la femme, pour la reproduction, de sorte qu'il est symboliquement impensable de gainer le bassin féminin dans un pantalon. «Le simple fait pour une femme de porter un pantalon l'assimile à une travestie dont le genre (masculin) ne correspond plus à son sexe: c'est une perturbation intolérable au XIXe siècle», écrit Christine Bard.

Une ascension sur deux pattes

Dans un chapitre intitulé «La résistible ascension du pantalon (1914-1960)», Christine Bard relate que le pantalon s'est féminisé à l'époque de la Première Guerre mondiale, lorsque la mode est devenue plus androgyne.

Mais ce vêtement demeurait marginal chez les coquettes: Coco Chanel, qui a déjà dit: «Une femme en pantalon ne fera jamais un bel homme», ne vendra jamais de pantalon au 31, rue Cambon. Et si la silhouette garçonne règne chez les belles des années 20, le pantalon garde une très mauvaise réputation, puisqu'on l'associe à «quelques femmes de mauvaise vie, et encore, à Paris».

Dans les années 30, Marlene Dietrich érotise le pantalon, écrit Christine Bard: «Plus encore que Greta Garbo, elle rend la femme en pantalon désirable sans distinction de sexe.» Du côté des sex-symbols et des icônes qui ont rendu désirable la femme en pantalon, on pense aussi à Brigitte Bardot, Jean Seberg, Françoise Sagan...

Évidemment, on ne peut plonger dans l'histoire du pantalon sans faire mention de la démocratisation du jean dans les années 60: «Ce pantalon en denim venu du Far West a débarqué en Europe avec les GI. Viril, il évoque James Dean, Elvis Presley, Marlon Brando. (...) Le jean est bien sûr associé à la libération sexuelle et à un style de vie bohème. Devenu symbole de révolte, il participe à la contre-culture occidentale.»

En 1963-1964, écrit Christine Bard, on achète plus de pantalons que de jupes aux fillettes de moins de 5 ans. À la fin des années 60, la mode unisexe triomphe désormais. À l'époque de mai 1968, la «simplicité prolétarienne» domine. «Le style hippie connaît une diffusion massive, habillant de jeans délavés, ornés, coupés, les jeunes des deux sexes.»

À partir du moment où, en Occident, il est devenu «interdit d'interdire», le pantalon a triomphé dans la mode féminine. Et ce, même dans le milieu de la politique, réputé conservateur. «La cause du pantalon est gagnée pour les femmes politiques occidentales. La victoire est totale en Allemagne, où la chancelière Angela Merkel porte systématiquement le pantalon, sauf pour les cérémonies du soir», écrit Christine Bard.

À l'heure où de jeunes Maghrébines des banlieues de Paris et des groupes comme Hommes en jupe font front commun contre le pantalon comme uniforme obligatoire, quel avenir connaîtra ce symbole vestimentaire de l'égalité des sexes?

La bataille du prochain siècle sera-t-elle celle de la jupe?

Une histoire politique du pantalon, de Christine Bard, aux éditions du Seuil, 392 pages.