En regardant d'adorables canards pour le bain, des bavoirs pour enfants, un sac à dos ou même un casque de vélo, qui se rappelle encore les origines tragiques du camouflage? Qui mesure l'ampleur du paradoxe d'un motif, dont le but premier était de dissimuler, pour des raisons de vie ou de mort? Le motif se retrouve aujourd'hui décliné en couleurs ludiques, pour mieux se faire remarquer. Étrange, très étrange destin que le sien.

Mis à jour le 7 août 2009
Silvia Galipeau LA PRESSE

L'histoire du camouflage, méconnue, est pourtant plutôt romantique. Tragico-romantique, disons. Car contrairement à la croyance populaire, ce ne sont pas des scientifiques, encore moins de grands stratèges militaires, qui ont conçu son motif. Au contraire. Ce sont des artistes.

Des artistes français, d'inspiration cubiste, enrôlés dans l'armée, ont réalisé qu'il fallait modifier l'uniforme. Le modifier pour camoufler. D'où le mot: camouflage.

Et ironie du sort, ce sont encore des artistes, d'Andy Warhol à Jean-Paul Gauthier, qui se le sont ensuite approprié, dénaturant du coup sa fonction première, pour lui donner des couleurs distinctes et remarquables, au sens propre du terme. Une exposition, inspirée de celle de Londres, fait justement le point sur la question, au Musée canadien de la guerre, à Ottawa.

L'histoire veut qu'un certain Eugène Corbin ait, pendant la Première Guerre mondiale, confectionné la première veste camouflée, à l'origine du concept de camouflage que l'on connaît aujourd'hui, décorant de plusieurs taches une veste kaki pour mieux la dissimuler dans le paysage.

Il faut savoir que les Français étaient entrés en guerre avec leurs uniformes traditionnels: des tuniques bleues et des pantalons rouges, les militaires se devant d'être vus sur le champ de bataille. La Première Guerre mondiale, une guerre de tranchées, a sonné le glas de cette façon de penser. Trop de militaires sont tombés au combat pour s'être ainsi fait remarquer. Parmi eux se trouvait un ami d'Eugène Corbin. D'où la création de l'artiste.

Il faut attendre les années 60, avec la guerre du Vietnam, pour que le motif camouflage soit adopté de manière généralisée dans les uniformes militaires. Les industries tournent à fond, produisant à grande échelle pantalons et vestes, et, du coup, un important marché de surplus s'installe. C'est à ce marché que l'on doit, dans les années qui suivent, l'arrivée du style camouflage dans la société civile.

C'est alors qu'un phénomène imprévu se produit. Avec la guerre du Vietnam, archi-médiatisée et controversée, une foule de militaires reviennent aux États-Unis participer aux manifestations antiguerre. Ces derniers choisissent volontairement de garder leurs uniformes lors des manifestations, histoire de se faire remarquer, à titre d'ex-combattants. C'est la première fois que le motif sert non pas à dissimuler, mais au contraire à attirer l'attention. Une première mutation, qui sera ensuite largement exploitée dans des créations extravagantes de Jean-Paul Gaultier, de Christian Dior, et d'autres grands couturiers.

Le camouflage acquiert ici une symbolique anti-guerre, qui est ensuite adoptée par les groupes punk puis hip-hop, lesquels étendent la portée du message, désormais anti-élite, anti-establishment, rebelle, même, ironie suprême, anti-militaire. Le musée expose d'ailleurs un digne représentant de cette époque: le pantalon tiger stripe (motif de l'armée américaine au Vietnam) de Joe Strummer, le guitariste du groupe punk The Clash.

À l'exception d'Yves Saint Laurent, qui crée, dès les années 70, une robe de soirée camouflage - exposée à sa récente rétrospective, au Musée des beaux-arts de Montréal -, il faut attendre les années 2000, avec, notamment, l'extravagante robe de chiffon de Jean-Paul Gaultier, pour que le camouflage fasse son entrée à son tour dans la haute couture. Réinventé par une foule de créateurs, notamment Jean-Charles de Castelbajac (à qui l'on doit les tenues riches en couleur de Sarah Jessica Parker dans Sex and The City); Andy Warhol (qui en fait des lithographies colorées, notamment sur des planches à roulettes); le modiste Philip Tracy (qui crée des talons aiguilles en s'inspirant des lithographies de Warhol); ou Christian Dior (avec son fameux bikini), le camouflage est désormais un motif comme un autre, omniprésent, que l'on trouve aussi bien dans les boutiques de mode de grandes marques, telles que Maharishi, que dans les rayons de... Wal-Mart. Eugène Corbin doit se retourner dans sa tombe...

L'exposition Camouflage - Du militaire au prêt-à-porter est présentée au Musée canadien de la guerre, à Ottawa, jusqu'au 3 janvier.