Les chefs cuisiniers québécois pourraient avoir du mal à protéger leur poutine au foie gras et autres recettes originales contre le plagiat de collègues sans scrupules, selon une juriste de l'Université de Montréal.

Publié le 15 sept. 2011
Philippe Teisceira-Lessard LA PRESSE CANADIENNE

Gaëlle Beauregard, qui vient de publier un livre sur le sujet, estime que les différentes lois protégeant la propriété intellectuelle au Canada ne sont pas vraiment adaptées au travail des chefs. La jeune femme se spécialise en propriété intellectuelle.

«En pratique, ce qui existe en ce moment, ce n'est pas évident à utiliser», évalue-t-elle en entrevue.

Les brevets, déjà utilisés dans la grande industrie alimentaire, sont obtenus après un processus long et coûteux, le chef devant prouver qu'il s'agit d'une recette totalement nouvelle.
«Un brevet, ça coûte très cher, a-t-elle précisé. Il n'y a rien qui dit qu'une recette pourrait réussir à se qualifier pour avoir un brevet, c'est-à-dire répondre à tous les critères.»
Le droit d'auteur, quant à lui, ne peut servir à protéger chaque recette individuellement, conclut Mme Beauregard. Seule une «oeuvre», tel un poème ou une pièce musicale, tombe sous la protection de la loi canadienne. Or, les tribunaux considèrent plutôt les recettes comme des techniques, des idées.

Marie-Chantal Lepage, chef exécutive du Château Bonne Entente de Québec, ne s'inquiète toutefois pas trop de cette situation. Selon elle, les experts québécois de l'art culinaire ont un grand respect pour le travail de leurs collègues.

Mme Lepage affirme s'inspirer du travail des autres chefs, notamment lors de ses voyages à l'étranger, mais ne jamais le copier. «J'ai travaillé en Asie pendant un mois et demi. J'ai vu des trucs qui m'ont épatée, mais je n'ai pas copié la même chose», explique-t-elle.

Cela n'empêche toutefois pas certains cuisiniers québécois de vouloir protéger à tout prix leurs créations. Des chefs mitonnent même certaines recettes en secret avant que le personnel de cuisine n'arrive, afin de s'assurer que leurs techniques ne s'éventent pas, a relaté la chef Lepage.
«J'ai déjà vu ça à Québec», a-t-elle confié en entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne. «Ils font la recette avant que les employés arrivent, pour qu'absolument personne ne sache comment elle se fait. Ce n'est vraiment pas mon cas!»

Si, en France, des spécialistes se sont penchés sur le code d'éthique des chefs, les pratiques québécoises demeurent mystérieuses, selon Gaëlle Beauregard. Outre-Atlantique, un chef qui s'inspire trop étroitement du travail d'un collègue sera écarté par le reste de la profession.
«En France, une étude a répertorié ces règles, a-t-elle affirmé. Je n'ai pas trouvé de traces pour le Québec.»

Le livre de Gaëlle Beauregard, «Entre l'art, l'invention et la nourriture : la propriété intellectuelle des recettes au Canada», est publié aux Éditions Yvon Blais.