Des milliers de petits Québécois entrent à l'école pour la première fois ces jours-ci. La toute première fois? Pas tous. Certains d'entre eux, depuis qu'ils ont 3 ans déjà, ont été initiés à la lecture, même aux mathématiques, aux sciences et à l'informatique, sur les bancs de la «pré-école» par le biais de garderies spécialisées, ou de services privés de tutorat. Le tutorat à 3 ans? Portrait d'une tendance qui séduit de plus en plus de parents québécois, désireux d'offrir une longueur d'avance à leur enfant.

Mis à jour le 9 sept. 2011
Silvia Galipeau LA PRESSE

Il est 15h. En pleine canicule du mois de juillet. Tristan, Breanna et Costa, âgés respectivement de 4, 5 et 6 ans, entrent sagement dans un local climatisé, avec la même petite trousse bleue à la main. Non, ils n'ont résolument pas l'air d'enfants en vacances. Mais plutôt de mini élèves, sur les bancs d'une mini école.

Et c'est exactement ce qu'ils sont. Nous sommes dans l'arrondissement de LaSalle, sur le boulevard industriel Newman, dans les bureaux de Kumon Junior, un centre de services privés de tutorat. Ici, comme une poignée d'autres bambins de leur âge, les trois enfants viennent deux fois par semaine, pour une période de 20 à 40 minutes, suivre des cours d'anglais et de mathématiques. Chaque fois, ils repartent chez eux avec des exercices à faire, quotidiennement, avec leurs parents, le tout, pour 125$ par mois (une facture qui varie selon les franchises Kumon).

Breanna est la plus concentrée des trois. Elle remplit à la vitesse de l'éclair des petites fiches de chiffres: 61, 62, 63, etc. «Rappelle-toi, tu dois te concentrer pour ces chiffres», lui indique gentiment son instructrice. Tristan, quant à lui, préfère visiblement faire le clown que déchiffrer ses phrases. «Je suis fatigué», «J'ai froid», «Je ne sais pas!». Le voilà qui dessine sur la table. «Tu sais que tu ne dois pas faire ça...» Quant à Costa, il rigole, complice, tout en remplissant tant bien que mal ses fiches de mathématiques.

Une explosion du tutorat préscolaire au Québec

Les centres de tutorat Kumon, fondés au Japon en 1958, se multiplient sur la planète. On en retrouve aujourd'hui dans 46 pays, dont 318 au Canada, accueillant ici quelque 37 000 élèves. Au Québec, les 21 centres Kumon offrent tous le service «junior», pour les enfants d'âge préscolaire. C'est d'ailleurs ici que ce tutorat précoce semble avoir le plus de succès: les inscriptions chez les 3-6 ans ont bondi de 53% depuis 2009, la plus forte augmentation observée dans tout le Canada. Pour l'ensemble des groupes d'âge, Kumon note également une augmentation de toutes ses inscriptions, de 15%.

L'objectif du service? Encadrer les enfants, en anglais et en mathématiques, à toutes les étapes de leur cheminement scolaire. Pour ce faire, les élèves, selon leur niveau, font une série d'exercices répétitifs, faisant appel à leur mémoire. Une fois un niveau acquis (à la perfection), l'enfant peut passer au niveau supérieur. Pour les tout-petits, on s'assure qu'ils maîtrisent bien les chiffres de 1 à 10 par exemple (en comptant des éléphants, des points, etc.), avant de passer à 20, 30 et ainsi de suite.

À LaSalle, on accueille une douzaine d'enfants d'âge préscolaire depuis 2003, essentiellement des petits frères et soeurs dont les parents ont été convaincus par la technique avec leurs aînés.

«Ce sont des parents qui veulent que l'entrée scolaire de leur enfant soit agréable. Le mot qui revient le plus souvent, c'est la confiance. Ils veulent que leur enfant ait confiance», indique Claudia Varvaro, la propriétaire de la franchise qui attire des familles de LaSalle à Châteauguay, en passant par Montréal, Verdun, même Beauharnois. Si, au départ, la clientèle était surtout immigrante («des parents moins à l'aise pour aider leurs enfants»), elle se transforme peu à peu, attirant désormais beaucoup de francophones. «Les parents se parlent, regardent ceux des autres. Pourquoi les autres sont-ils capables de faire ci ou ça, et pas le mien?», poursuit-elle, vantant ce marketing de bouche-à-oreille.

«Les mères travaillent, elles n'ont pas le temps de faire cet encadrement, avec ce suivi. Parfois, les parents ne savent tout simplement pas quel chemin prendre. Ils se demandent s'ils font ce qu'il faut!» D'où le succès de Kumon, croit-elle.

Des résultats convaincants pour les parents

Jacqueline Hall Cornford, la mère du petit Tristan, confirme. «Je voulais donner une longueur d'avance à mon fils, dit-elle. Non, ce n'est pas toujours amusant de faire les devoirs. Parfois je dois faire un peu de chantage, mais ses habiletés ont vraiment augmenté: il sait lire!»

«Moi, j'ai inscrit ma fille parce que sa grande soeur a eu des problèmes en mathématiques à l'école, et je ne voulais pas qu'elle ait les mêmes difficultés», enchaîne Nypha Colinares, la mère de Breanna.

Plusieurs parents rencontrés apprécient aussi voir leurs enfants apprendre les bases des mathématiques, par mémorisation, comme ils l'ont eux-mêmes appris enfants. «Ici, on revient à la base, comme on faisait nous», note Gina Marcogliese, de Mont-Royal, rencontrée au centre Kumon Acadie Beaumont, qui accueille 250 élèves, dont 25 au préscolaire. «Mes deux aînés ont suivi Kumon aussi, et ils ont toujours eu les meilleures notes en multiplication!»

Antonio Guerra abonde dans son sens: «Je vois les résultats: mon fils de 6 ans est maintenant très bon en maths, dit-il fièrement. Est-ce que je crois qu'il y a un manque du côté de l'école publique? Peut-être, oui. Pourquoi on n'a pas cette réussite-là avec l'école publique? Peut-être que les gens qui font les programmes d'éducation devraient se poser des questions...»