Josée Lussier prenait encore la pilule quand elle s'est rendue à la clinique de fertilité Ovo. Ce jour-là, elle ne voulait que des renseignements. Mais, dans les bureaux feutrés de la clinique privée, tout était déjà prêt : sa prescription d'acide folique, les arrangements pour les prélèvements sanguins, son premier rendez-vous avec le gynécologue. Mme Lussier a paniqué. «Je me sentais comme chez le concessionnaire automobile !»

Isabelle Hachey LA PRESSE

La Montréalaise avait l'impression d'acheter un bébé, comme on achète une voiture. «Je me suis beaucoup remise en question. J'ai consulté trois ou quatre fois la banque des donneurs sans être capable d'en choisir un. Mais j'ai fini par me libérer de mon sentiment de culpabilité. Je me suis dit non, je ne l'achète pas, ce bébé-là, quand même...»

Elle avait toujours voulu des enfants. «Au début, j'en voulais quatre. À 25 ans, je me suis dit que deux, ça serait correct. À 30 ans, je me suis dit que si j'en avais un, je serais bien chanceuse.»

À 36 ans, son horloge biologique sonnait plus fort que jamais. «Mais le prince charmant ne s'était toujours pas manifesté. Alors, j'ai foncé.»

Le petit Thomas est né début septembre. Sans papa.

Mme Lussier n'a pas acheté son bébé. Elle a été inséminée. N'empêche, sa réaction initiale est compréhensible. À la clinique Ovo, le traitement coûte 400 $ par mois, plus 450 $ pour la semence, entreposée dans une banque de Toronto. «Sans oublier 90 $ pour les frais de livraison , dit la nouvelle maman.»

Quelques centaines de dollars, quelques milliers si le traitement ne fonctionne pas du premier coup : c'est à peu près tout ce que cela prend, de nos jours, pour obtenir un bébé sur commande, sans se soumettre aux lois de la nature.

Les cliniques privées font bien subir un examen psychologique aux candidates avant d'enclencher le processus. En une petite heure, elles décident si ces clientes potentielles sont aptes à enfanter en solo.

Avoir un enfant n'est plus considéré comme un privilège, mais comme un droit. Au Québec, ce droit est même inscrit dans le Code civil, modifié en 2002 pour permettre aux couples homosexuels et aux femmes seules de recourir à la procréation assistée.

Depuis, la demande semble avoir explosé. Les célibataires représentent entre 10 % et 30 % de la clientèle en insémination dans les cliniques privées de Montréal comme Ovo et Procréa.

«C'est en croissance» , constate le Dr François Bissonnette, directeur médical chez Ovo. Il n'y voit pas nécessairement une nouvelle tendance. «Les femmes célibataires devaient se faire inséminer avant que les banques de sperme ne soient ouvertes à tous. Seulement, le phénomène était moins visible.»

Après sept ans de célibat, Mme Lussier a appris à vivre par elle-même. «Je n'ai jamais eu peur d'être seule. Mais je devais avoir des enfants. J'en ai toujours été entourée ; j'ai travaillé dix ans en garderie. J'étais incapable de concevoir ne pas en avoir un jour. Si j'en avais eu une douzaine, j'aurais été heureuse.»

Le jugement des autres, elle s'en moque. Elle s'est sentie soutenue durant toute sa grossesse - mis à part deux ou trois commentaires cruels, comme celui d'une collègue «qui m'a dit que j'aurais dû m'acheter un chien à la place».

Mme Lussier s'inquiète davantage pour son fils. Des reproches qu'il pourrait lui adresser un jour. «Je ne sais pas comment je lui expliquerai ça plus tard. Je me sens un peu coupable parce qu'il n'aura pas de père. D'un autre côté, cet enfant sera aimé, encadré. Selon moi, il sera équilibré. Mais c'est sûr qu'il va y avoir un vide quelque part.»

Ce n'était pas l'idéal, admet Mme Lussier. «Naturellement, j'aurais préféré être en couple et fonder une belle petite famille. Vous savez, l'image parfaite... Mais il y a quand même des avantages à être seule. On a moins de contraintes, peut-être.» On peut élever son enfant comme bon nous semble. Et puis, Mme Lussier n'a pas abandonné l'idée de rencontrer le prince charmant.

Après tout, la Belle au bois dormant a bien attendu 100 ans avant de rencontrer le sien. Et ils eurent beaucoup d'enfants.