Quand le photographe de La Presse lui a demandé si elle acceptait de montrer son visage à la caméra, Sophie Gravel s'est esclaffée : «Ben oui ! Je n'ai quand même pas tué des bébés à coups de bottes cloutées !»

Isabelle Hachey LA PRESSE

Rires en cascade. Sophie Gravel respire la joie de vivre. Non, elle n'a jamais tué de bébés. Elle n'a même jamais subi d'avortement. Elle a simplement décidé, il y a longtemps, que les enfants, ce n'était pas pour elle. La Montréalaise de 35 ans en était si convaincue qu'en 2006, elle a subi une ligature des trompes de Fallope. Une décision radicale, puisqu'une telle opération rend presque impossible un retour en arrière. Trois ans plus tard, la jeune femme ne regrette rien. Son horloge biologique, dit-elle, ne sonnera jamais.

«Depuis mon adolescence, j'ai toujours su que je ne voulais pas d'enfants, raconte-t-elle. J'ai commencé à parler de ligature à ma gynécologue à 25 ans. Elle a refusé. À chaque visite annuelle, je lui faisais la même demande. À 31 ans, on a enfin entrepris des démarches. J'ai été opérée six mois plus tard.»

Ne vous y trompez pas : Sophie Gravel aime les enfants. «Matante gâteau», elle est la gardienne de service pour sa soeur et ses amies. Et elle est très en demande. «Je dois bien garder deux ou trois fois par semaine !»

Mais des enfants à temps plein... la jeune femme pense qu'elle n'aurait «jamais été à la hauteur de la tâche». Elle craignait de ne pas avoir l'énergie ou l'argent nécessaires pour s'occuper de marmots. «Mais surtout, je n'en ai jamais eu le besoin ou le désir.» C'est difficile à expliquer, dit-elle. Presque viscéral.

«Parfois, je rêve que je suis enceinte. Quand je me réveille, je suis toute à l'envers. Je tâte la cicatrice sur mon ventre et je me dis : ouf ! Pour moi, ç'aurait été une grosse source d'anxiété. J'étais faite pour vivre sans enfant.»

Une position qui fait sourciller. Mme Gravel avoue se sentir parfois «mal comprise» par son entourage. C'est que nous vivons encore dans une société «enfant-centrique», selon une étude publiée en 2003 par Statistique Canada.

«Quoique le fait de ne pas avoir d'enfants par choix soit aujourd'hui plus facile à assumer qu'il y a 30 ans, avoir des enfants est encore la norme. En effet, une majorité écrasante de familles (65 %) a des enfants. Celles qui décident de ne pas en avoir sont en minorité et se sentent souvent forcées de se justifier.

«Il semble que notre société enfant-centrique ait tendance à faire en sorte que les couples sans enfants se sentent inadéquats, tenus à l'écart, jugés ou mal compris», conclut l'étude, intitulée Choisir de ne pas avoir d'enfants.

Sans surprise, les Canadiens célibataires sont presque deux fois plus susceptibles que les Canadiens mariés de ne pas vouloir d'enfants. Mme Gravel appartient à la première catégorie. «Je fais attention aux hommes que je rencontre, dit-elle. Certains d'entre eux veulent des enfants, et je ne veux pas leur faire perdre leur temps.»

Le célibat ne lui fait pas peur. Vieillir seule non plus. D'ailleurs, enfanter n'est pas une garantie contre la solitude. «En foyer, il y a des personnes âgées qui ont eu beaucoup d'enfants, mais qui n'ont pourtant jamais de visites», souligne-t-elle.

Quand les gens «poussent trop loin», Mme Gravel leur sort un paquet d'arguments antinatalistes : la surpopulation de la planète, les guerres, la misère du monde. «À Moisson Montréal, où je travaille, on aide 36 000 enfants par année. Cette idée m'angoisse. Je ne voudrais pas être la mère d'un des ces enfants, qui ne savent pas s'ils mangeront dans la journée.»

Au fond d'elle-même, pourtant, Mme Gravel sait bien que ces arguments ne sont que des prétextes. «Ça ne tient pas. Des enfants, tu en veux ou tu n'en veux pas. La femme stérile qui veut à tout prix un enfant se moque bien de la surpopulation. Elle a besoin d'avoir un enfant... pour des raisons que je n'arriverai jamais à partager.»