Qu'ont en commun le bosseur Alexandre Bilodeau, le sauteur Steve Omischl, la hockeyeuse Kim St-Pierre et le fondeur Alex Harvey? À part être de sérieux prétendants au podium aux prochains Jeux olympiques, ces athlètes bénéficient tous des services de B2Dix.

Simon Drouin LA PRESSE

B2 quoi? B2Dix, pour «Business» et «Vancouver 2010», une nouvelle façon d'aborder le sport d'élite au Canada. Créé discrètement à Montréal il y a un peu plus de trois ans, B2Dix dépasse déjà les rêves les plus fous de son chef d'orchestre, l'entraîneur de ski acrobatique Dominick Gauthier. La Presse fait le point avec lui.

La première fois que La Presse a parlé de B2Dix, en décembre 2006, le groupe comptait une demi-douzaine d'athlètes, principalement des skieurs acrobatiques, le sport d'origine de Dominick Gauthier.

Depuis, B2Dix a étendu ses tentacules à la grandeur du pays. Aujourd'hui, le groupe offre des services à 23 athlètes provenant d'une douzaine de sports aussi divers que le bobsleigh, le ski acrobatique, le patinage artistique, le ski de fond, le hockey féminin ou le patinage de vitesse.

Et le monstre continue de grossir. «Même moi, ça me dépasse», confie Gauthier, rencontré cette semaine dans un studio de Saint-Henri, où quelques-uns de ses poulains s'entraînent.

Gauthier ouvre son ordinateur portable, le bureau mobile qui lui prend 80% de ses énergies ces temps-ci. Tiens, un courriel de David Pelletier, l'ancien champion olympique de patinage artistique qui agit comme mentor de Tessa Virtue et Scott Moir, troisièmes en danse aux derniers Mondiaux de Los Angeles. Depuis une opération subie l'automne dernier, Virtue a toujours mal à un tibia. Pelletier a demandé un coup de main à Gauthier. Demain, Virtue s'amènera à Montréal pour rencontrer un ostéopathe de B2Dix, qui, espère-t-elle, l'aidera à contrôler la douleur.

Ça ne lui coûtera rien, même si elle n'est pas officiellement membre de B2Dix. Gauthier fonctionne comme ça. «Tu fais partie de l'élite de ton sport? Tu as un besoin que je peux combler? Let's go. À B2Dix, il y a zéro politique, zéro administration. On ne doit rien à personne. On peut donc faire les choses beaucoup plus vite», se félicite-t-il.

L'exemple de Heil

La genèse de B2Dix est liée au parcours de Jennifer Heil, championne olympique en bosses et copine de Gauthier.

Blessée et mal préparée, Heil avait néanmoins réussi à finir quatrième aux Jeux de Salt Lake City, en 2002. Entraîneur-chef de l'équipe canadienne à l'époque, Gauthier voyait en elle un joyau à l'état brut qui demandait à être poli. À ses yeux, l'Association canadienne de ski acrobatique devait concentrer ses ressources sur Heil et quelques autres athlètes exceptionnels pour obtenir des médailles à Turin. Son plan a été rejeté et Gauthier a claqué la porte pour diriger l'équipe japonaise pendant quatre ans.

En parallèle, il a continué d'épauler Heil, l'aiguillant vers quelques-uns des meilleurs spécialistes de l'entraînement et de la remise en forme, dont Scott Livingston, qui s'apprête à quitter son poste de préparateur physique du Canadien de Montréal pour se consacrer à la croissance de B2Dix.

Heil a également embauché un entraîneur privé de bosses. «Au même moment, les finances de la fédération canadienne étaient très précaires et mon brevet a été supprimé, relate Heil. Il a fallu trouver une façon créative de supporter tout ça.»

À la recherche d'un commanditaire, Heil s'est tournée vers un ami de la famille qui était dans les affaires à Edmonton. Ce dernier a trouvé mieux, réunissant une dizaine de donateurs lors d'un cocktail de financement. L'expérience a été répétée à Montréal grâce à l'aide de J.D. Miller, un fervent amateur de sports qui a servi de conseiller à Dominick Gauthier durant sa carrière d'athlète.

Au fil du temps, quelque 300 000$ ont été amassés, ce qui a permis à Heil de se rendre jusqu'aux Jeux de Turin sans souci d'argent. «En haut de la piste, je me sentais prête à 100%, contrairement à Salt Lake City, raconte-t-elle. Ça m'a procuré une telle dose de confiance et de satisfaction. Je rêvais que tous les athlètes canadiens puissent vivre la même expérience à Vancouver.»

Sur place ou devant leur téléviseur, les donateurs se sont sentis partie prenante de cette victoire émotive. La mèche de B2Dix était allumée.

Trois millions

Gauthier nous conduit chez J.D. Miller, à Westmount. Les deux hommes finalisent les préparatifs d'une retraite qui réunira la plupart des athlètes et professionnels de B2Dix, le week-end prochain, à Banff. «La grande force de cette organisation... c'est qu'il n'y a pas d'organisation. Pas d'organigramme, pas de politique», explique M. Miller, que l'on pourrait qualifier de grand manitou financier de B2Dix. «Jennifer m'a déjà appelé le «mastermind», mais je n'aime pas ça parce que les deux fois où j'ai entendu ce mot, c'était pour parler de Lex Luthor, l'ennemi de Superman, et Bruce Reynolds, qui était derrière le Great Train Robbery ...»

Pour les Jeux de Vancouver, B2Dix a amassé un total de 3 millions d'une trentaine de donateurs de Montréal, Edmonton, Calgary, Vancouver et Toronto. Les contributions varient entre 40 000 et 250 000$, selon Gauthier. Les mécènes ne reçoivent rien en retour, sinon un reçu d'impôt et le sentiment de participer aux succès des athlètes canadiens. Qui sont-ils? «Ici, ce sont des leaders du Québec inc. qui n'aiment pas voir leur nom mentionné à tout vent», se contente de répondre J.D. Miller.

Sur le plan organisationnel, Gauthier compare B2Dix à un simple compte de banque en fiducie, que Sports-Québec a contribué à créer.

L'idée maîtresse derrière B2Dix est que le système doit s'adapter aux besoins spécifiques de chaque athlète, et non le contraire. «Après l'expérience avec Jennifer, on veut prouver que le modèle peut être adapté à différents athlètes et à différents sports, et ce, à grande échelle», explique M. Miller. La générosité des contributeurs a permis d'intégrer un nombre d'athlètes beaucoup plus élevé que prévu.

B2Dix a mis un certain temps à se faire connaître et à dissiper la méfiance initiale de certaines fédérations. «Au début, les gens ne nous connaissaient pas et avaient peur un peu, indique Gauthier. Ils trouvaient ça trop beau et irréaliste. Ils se disaient qu'il devait y avoir quelque chose de caché derrière ça. Ils croyaient aussi qu'on voulait retirer les athlètes de leur fédération, ce qui n'est pas du tout le cas.»

En revanche, Gauthier et Miller estiment que la volonté de certaines fédérations d'appliquer un modèle unique d'entraînement peut devenir contre-productive. «Certains sports individuels fonctionnent en équipe pour des raisons strictement financières, prétend Miller. Ça peut être le meilleur moyen sur le plan budgétaire, mais ce n'est pas LE meilleur moyen.»

Les gens de B2Dix ont d'ailleurs fait des pieds et des mains pour que les dirigeants de Ski de fond Canada assouplissent leur position face à Alex Harvey. Le jeune fondeur souhaitait échapper à certains camps d'entraînement de l'équipe nationale A. Le conflit larvé a finalement éclaté au grand jour, ce qui a obligé la fédération à mettre de l'eau dans son vin.

Des besoins de toutes sortes

Concrètement, comment fonctionne B2Dix? Richard Monette, un psychologue sportif de Calgary, rencontre les athlètes et leurs entraîneurs pour évaluer leurs besoins. Si un besoin ne peut être comblé par la fédération ou encore par un centre national multisports, B2Dix tente de suppléer.

«Des athlètes nous coûtent à peine 5000$, d'autres, 100 000$, dit Gauthier. C'est individualisé à fond. On veut répondre à chaque besoin, peu importe le besoin.»

Ainsi, le groupe a acheté deux bobsleighs à 80 000$ pièce pour les équipes des pilotes Helen Upperton et Lyndon Rush.

D'autres besoins peuvent paraître plus prosaïques. La patineuse de vitesse Christine Nesbitt était épuisée et stressée par ses nombreux déplacements en transport en commun et en vélo. B2Dix lui a fourni une voiture et en assume les dépenses.

Alex Harvey reçoit une quantité limitée de paire de skis de son commanditaire. B2Dix lui en a acheté une quinzaine de paires spécialement adaptées aux conditions particulières de Whistler. L'automne dernier son technicien Sasha Bergeron a également pu se rendre en Autriche pour effectuer des tests et choisir les skis les plus performants. Cet hiver, B2Dix défrayera les déplacements de Bergeron pour qu'il accompagne Harvey dans certaines compétitions.

«L'implication du secteur privé, on n'est pas habitué à ça au Canada, fait remarquer Harvey. Personne ne fait d'argent avec ça. Tout va directement à la performance.»

Gauthier et Miller songent déjà à l'après Vancouver 2010. Ils prévoient un retrait massif des commanditaires attirés par la visibilité des Jeux olympiques au Canada. B2Dix ou sa suite deviendrait alors encore plus indispensable. À l'évidence, de nombreuses médailles aux JO représenteraient une belle carte de visite.

«Mais déjà, je suis comblé, glisse Gauthier. On force les gens à bouger et on est en train d'améliorer le système sportif au Canada. Tous les athlètes, qu'ils soient avec nous ou pas, en profiteront directement ou indirectement. C'est génial.»