On se souvient toujours de sa première victoire. Encore plus quand elle survient dans des circonstances exceptionnelles. Celle d'Alex Harvey, hier à Falun, se range dans cette catégorie.

Mis à jour le 17 mars 2012
Simon Drouin LA PRESSE

Pour l'entourer sur le podium, il y avait le Suisse Dario Cologna, meilleur fondeur sur la planète, et son grand ami et compatriote Devon Kershaw, numéro deux mondial avec qui il a gagné l'or en équipe aux Mondiaux de 2011.

Dans la foule, son père Pierre était là pour l'applaudir, lui qui était devenu le tout premier Canadien à gagner une Coupe du monde de ski de fond, au même endroit, 25 ans plus tôt, presque jour pour jour.

«Je suis sur un nuage, c'est sûr», a déclaré Alex Harvey, en téléconférence avec les médias canadiens, quelques heures après avoir gagné le prologue de 3,3 kilomètres style libre des finales de la Coupe du monde de Falun, en Suède.

«Ça faisait vraiment longtemps que j'y croyais, longtemps que j'y mettais les efforts, a-t-il dit au sujet de cette première victoire sur le circuit. Et ça arrive vraiment aujourd'hui.»

Ce sens du dramatique, Harvey l'a d'abord exprimé sur la piste. Parti avec le dossard 38, il accusait un léger retard sur les premiers au passage des 1,2 km, au sommet de la Mördarbacken - littéralement la colline du tueur. «J'avais décidé d'y aller conservateur», a expliqué l'athlète de 23 ans.

Harvey a franchi la distance en 8 minutes 16 secondes 03, délogeant Kershaw de la tête par 3,1 secondes. Le suspense était à son comble quand Cologna, le coureur suivant, s'est amené dans le stade. Son avance de 4 secondes avait cependant fondu, et le Suisse a échoué par 0,2 seconde, se contentant de l'argent. Auteur du meilleur temps intermédiaire, le Suédois Marcus Hellner, la dernière menace, a dégringolé au neuvième rang.

«Le petit câline, il me surprend chaque année. Mais celle-là, elle est quand même hot!» s'est exclamé Pierre Harvey en entrevue téléphonique, une heure plus tard.

Souffrance

Posté au milieu de la Mördarbacken, à laquelle il s'était lui-même frotté la veille, le fier paternel était aux premières loges. Entouré d'entraîneurs étrangers, dont plusieurs anciens collègues sur le circuit, il a souffert avec son fils.

«Je voyais son visage déchiré», a raconté Pierre Harvey d'une voix étranglée par les émotions en téléconférence. «Je savais qu'il allait tout donner pour se rendre jusqu'à la fin. Tu espères qu'il réussisse. Pour un père, c'est difficile... mais on est content après.»

Alex a décrit le prologue comme l'épreuve la plus souffrante: «C'est un effort court, mais tellement intense. C'est là que le niveau d'acide lactique est à son plus haut. Mon père sait c'est quoi, la souffrance, parce qu'il l'a vécue. Même si je me sentais bien, il savait que je ne passais pas les huit meilleures minutes de ma vie.»

Quand la victoire d'Alex a été confirmée, Pierre a accouru vers l'aire d'arrivée, les larmes aux yeux. «Si j'avais été tout seul, j'aurais pleuré plus», a avoué celui qui n'était jamais revenu à Falun depuis sa deuxième victoire sur la même piste, en 1988. «Avec du monde autour, tu te retiens un peu. Quand tu réfléchis à ça, tu ne peux pas faire autrement qu'être émotif. Je suis chanceux de pouvoir vivre ces moments-là. Ça n'arrive pas souvent dans une vie. J'ai été béni d'être ici.»

Dire que Pierre Harvey, qui n'avait jamais assisté à une course de son fils en Europe, craignait que sa présence ne lui impose une pression indue. «Malgré tout, il a livré la marchandise. C'est quand même assez exceptionnel, a-t-il souligné. C'est un peu comme Sidney Crosby qui marque en prolongation chez lui, aux Jeux olympiques, quand tout le monde le regarde. Ce n'est pas donné à tous de réussir quand ça compte. C'est quand même spécial de voir que ti-cul les a tous clanchés...»