Devon Kershaw est arrivé au rendez-vous avec une quinzaine de minutes de retard. Tuque sur la tête, manteau sur le dos, il revenait du stade, où il venait de se soumettre à un prélèvement sanguin pour le passeport biologique, hier soir. Alex Harvey a aussi tardé. La séance avec le physio, qui arrivait à peine de Calgary, s'est prolongée d'une bonne heure, à son grand contentement.

Simon Drouin LA PRESSE

Quatrième du Tour de ski, à 11 secondes de la deuxième place, Kershaw peinait à croire qu'il se trouvait dans cette position à deux jours de l'arrivée, demain, à Val di Fiemme. «Je suis ce genre de personne: je sais que j'ai eu une bonne course [jeudi], mais je trouve ça bizarre que ce soit arrivé...», a-t-il raconté.

En dépit d'un titre de champion du monde, de sept podiums en Coupe du monde, dont une victoire sur le Tour 2011 où il a fini septième, l'Ontarien de 29 ans ne se voit pas comme l'un des meilleurs fondeurs de la planète.

Depuis un an, Kershaw a beaucoup travaillé sur sa confiance avec son entraîneur. Harvey, de six ans son cadet, lui sert aussi de modèle.

«Je suis surpris quand j'ai un bon résultat, a-t-il renchéri. Pour Alex, c'est juste normal, ça doit être comme ça. Les grands champions sont plutôt comme Alex. Moi, je dois apprendre à me convaincre que je suis à ma place.»

Depuis ses débuts à Sudbury à l'âge de 1 an (!), jamais il n'a pensé atteindre des sommets. Au mieux, croyait-il, il participerait aux Jeux olympiques - il y est allé deux fois, terminant quatrième et cinquième à Vancouver.

En ski de fond, les modèles étaient inexistants au Canada. Pierre Harvey? «Un freak génétique...», se faisait-il dire. De toute façon, il n'y avait jamais de nouvelles sur le ski de fond dans les journaux ou à la télé. S'il idolâtrait Bjorn Daehlie, c'est parce qu'un Norvégien, ami de la famille, lui rapportait des cassettes VHS des Mondiaux et des Jeux de Lillehammer de 1994.

«C'est ce monsieur qui m'a appris la technique du classique. On pesait sur pause et il me montrait les bases à travers les barres dans l'écran!»

Hockeyeur de bon niveau, Kershaw a abandonné chez les bantams après avoir subi deux blessures sérieuses au cou. Il a aussi pratiqué longtemps l'athlétisme (1500, 3000 mètres), faisant partie des meilleurs juniors de sa province. «Je skiais tout l'hiver jusqu'aux championnats canadiens. Après une journée de congé, je courais tout l'été et tout l'automne jusqu'au 1er novembre. Après une journée de congé, je recommençais à skier...»

Sa sélection pour les Mondiaux juniors de ski de fond, à l'âge de 17 ans, lors d'une compétition à Valcartier, allait définitivement tracer sa voie.

Pendant qu'il raconte son parcours, Harvey vient s'asseoir dans un fauteuil devant lui. Kershaw passe instantanément au français. Malgré l'écart d'âge, les deux fondeurs ont développé une relation presque fraternelle depuis qu'ils se sont connus lors de la première Coupe du monde d'Alex, en 2009.

Kershaw ne l'a jamais vu comme un rival. Plutôt comme un «athlète phénoménal qui avait déjà gagné plusieurs médailles aux Championnats du monde juniors». «C'est un grand avantage de l'avoir avec moi», dit-il au sujet de celui avec qui il a partagé l'or aux Mondiaux d'Oslo. «À l'entraînement, si j'ai une journée difficile et qu'Alex est vraiment fort, je sais que je suis avec un des meilleurs du monde. C'est motivant.»

Au-delà du sport, tout les réunit. «On est presque toujours ensemble et on a les mêmes centres d'intérêt, acquiesce Harvey. Plusieurs skieurs préfèrent rester dans leur chambre d'hôtel, de peur de se fatiguer. Nous, on aime sortir, prendre des cafés. On essaie de rester équilibrés et de faire des choses intéressantes.»

Kershaw enchaîne: «On parle beaucoup, de tout et de rien pendant des heures. Je n'en connais pas beaucoup qui peuvent dire des niaiseries comme ça pendant des heures...»

Ça aide aussi à mettre les choses en perspective. Comme après cette déconvenue du fondeur de Saint-Ferréol-les-Neiges à l'étape de 32 kilomètres de jeudi, qu'il a conclue neuvième, à bonne distance des meneurs.

«J'ai dit à Alex: «Tu dois être déçu, a relaté Kershaw. Si tu n'es pas déçu, tu n'es pas un athlète professionnel. D'un autre côté, tu es neuvième, à une seconde de la septième place. Il reste deux courses ici, la saison est longue et tu es sixième au classement de la Coupe du monde. Hey, à 23 ans, c'est pas pire! Tu as le temps. Si tu apprends les leçons de ce qui t'arrive en ce moment, elles te serviront quand tu gagneras cette course-là dans cinq ou six ans.»»

Peut-être un peu plus vite, a sans doute pensé Harvey.