Dans la salle de fartage, que les techniciens démontaient en toute hâte, le contraste était frappant.

Simon Drouin LA PRESSE

Devon Kershaw, qui venait de réussir l'une de ses meilleures courses à vie, était fou comme un balai après une brillante quatrième place. À quelques mètres de là, assis sur une caisse, Alex Harvey avait son visage noir des mauvais jours. Ce n'était pas le moment de lui dire qu'il avait maintenu sa neuvième place au classement général.

Sa sortie de récupération d'une quinzaine de minutes ne lui avait pas donné le temps de décolérer: « De la grosse m...» Telle était l'analyse de sa prestation à cette étape-reine du Tour du ski, course en ligne de 32 kilomètres style libre, qui menait les fondeurs de Fiames, près de Cortina d'Ampezzo, jusqu'au stade de Dobbiaco, jeudi après-midi.

En résumé, Harvey a raté le train pour Dobbiaco.

Quand on a vu le Québécois apparaître pour la première fois sur l'écran géant, au cinquième kilomètre, il venait tout juste de se faire distancer par le groupe principal des poursuivants. Ça n'allait pas du tout. Les voyants étaient tous allumés sur le tableau de bord.

«J'ai été pris de crampes: les ischiojambiers, les mollets et le bas du dos, a expliqué Harvey. J'avais les jambes comme du béton. Je ne pouvais rien faire pantoute. J'ai perdu vraiment beaucoup de temps.»

Il savait qu'il ne reverrait plus le Suédois Hellner, le Français Manificat et son grand ami Kershaw, principales locomotives du groupe de chasse derrière le futur gagnant, le Suisse Dario Cologna, auteur d'un impressionnant numéro solo.

Isolé et un peu paniqué, Harvey a franchi les trois kilomètres suivants comme il a pu. À un moment, il a même cessé de pousser avec les jambes, espérant se refaire une santé en attendant le retour de ses rivaux derrière. «Quand ça s'est replacé, j'avais perdu une minute et demie sur le groupe de Devon.»

Ce dernier était terriblement nerveux avant le départ de cette épreuve. Au point où la veille, il avait demandé à son entraîneur Justin Wadsworth d'aller récupérer la machine à expressos dans la salle de fartage, apparemment meilleure que celle de l'autobus d'équipe...

«Pour être franc, je croyais que ce serait la journée d'Alex et non celle de Devon, a raconté Wadsworth après la course. Ce matin, Alex avait son visage des bons jours et il a l'habitude de se lever dans les grandes occasions.»

Étonné, voire « ébranlé », par l'absence d'Harvey dans son groupe, Kershaw n'a pas eu le temps d'y réfléchir longtemps. Il était lui-même au bord de l'implosion alors qu'Hellner imposait un train d'enfer dans la montée. «Je bavais comme un Saint-Bernard en plein été...», a lâché l'Ontarien de 29 ans, qui a ensuite largement contribué dans la deuxième moitié de course en faux plat descendant.

Kershaw pensait à cette course depuis «365 jours», c'est-à-dire depuis qu'il s'est écroulé sur le même parcours l'an dernier, passant de la deuxième à la 10e place.

«Ça a été l'une des mes meilleures courses en pas de patin de ma vie», a jugé celui qui pointe maintenant à 11 secondes de la deuxième place détenue par le Norvégien Petter Northug, le grand perdant du jour. «Je suis tellement fier d'avoir pu réussir ça, parce que ça avait été une immense déception pour moi l'an dernier.»

Heureux de son sort, Kershaw s'attendait à devoir tenter de requinquer Harvey. Après son faux départ, le fondeur Saint-Ferréol-les-Neiges a connu une solide deuxième moitié de course, assumant l'essentiel du travail dans son groupe avec le Russe Vylegzhanin. Il s'est détaché dans la boucle finale, venant à un cheveu de rattraper le Tchèque Lukas Bauer, victime d'une chute dans un moment critique.

Relégué à 3 m 07 s 08 de la tête, Harvey a fait une croix sur les cinq premiers rangs, son objectif initial. «Ils ont une minute et demie d'avance. Le top cinq, c'est réglé», a-t-il tranché.

L'entraîneur Wadsworth ne l'entend pas ainsi. Peu après la course, il s'affairait sur son téléphone, cherchant à contacter le physiothérapeute de l'équipe, demeuré à Calgary. Dans un monde idéal, celui-ci arriverait vendredi à Val di Fiemme, dernière journée de congé. «Les gars sentent que structurellement, leur corps commence à lâcher», a expliqué le coach.

Ce n'est pas le cas de Cologna, qui a pratiquement gagné le Tour avant les deux dernières étapes, un 20 km classique, samedi, et la montée finale à l'Alpe Cermis, dimanche. À voir la façon dont Northug s'est écroulé de fatigue après l'arrivée, il n'est pas prêt de se relever.

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Classement de la septième étape (poursuite de 32 km style libre):

1. Dario Cologna (SUI) 1h09:25,2

2. Petter Northug (NOR) à 1:15,8

3. Alexander Legkov (RUS) à 1:16,4

4. Devon Kershaw (CAN) à 1:16,8

5. Marcus Hellner (SUE) à 1:17,2

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9. Alex Harvey (CAN) à 2:53,8

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Classement général (après sept courses):

1. Dario Cologna (SUI) 3h02:25,6

2. Petter Northug (NOR) à 1:20,8

3. Alexander Legkov (RUS) à 1:26,4

4. Devon Kershaw (CAN) à 1:31,8

5. Marcus Hellner (SUE) à 1:32,2

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9. Alex Harvey (CAN) 3:07.8