Alex Harvey est en Suède depuis une semaine en prévision de la prochaine saison qui s'ouvre aujourd'hui avec une course préparatoire, avant le coup d'envoi de la Coupe du monde, à Sjusjøen, en Norvège, samedi prochain. Avant son départ, il a reçu La Presse chez lui, à Saint-Ferréol-les-Neiges, pour une séance d'entraînement en ski à roulettes avec ses coéquipiers. Le champion du monde était dans une forme spectaculaire. De bons présages pour cet hiver consacré à la poursuite des points pour le globe de cristal.

Simon Drouin LA PRESSE

Alex Harvey s'est laissé rouler jusqu'au rendez-vous, à côté du stationnement de la caisse populaire, en bas de la côte. Ses coéquipiers sont arrivés aussi en ski à roulettes, en petits groupes, sans faire de bruit.

Pour cet entraînement matinal, ils étaient 15, 9 gars et 6 filles. Alex les a présentés: son ami Frédéric Touchette, lui aussi de Saint-Ferréol-les-Neiges, comme plusieurs des fondeurs du centre national Pierre-Harvey. Il y avait aussi Brent McMurtry, l'Albertain qu'il héberge dans sa nouvelle maison. Le grand sprinter torontois Len Valjas, qui a pris sa place chez sa mère. Étienne le Gaspésien, Aidan d'Ottawa, Emily de la Colombie-Britannique...

«Les deux à l'arrière, ils viennent du Yukon. Ils sont un peu lents...», a lancé Harvey avec un clin d'oeil. Le fondeur avait le coeur à rire.

Le groupe est parti s'échauffer dans les rues tranquilles du village encore endormi. Gros contraste avec la circulation lourde de l'avenue Royale, où on les a retrouvés une demi-heure plus tard. En principe, le ski à roulettes est interdit sur la voie publique, mais la police est habituellement compréhensive. La semaine dernière, un zélé leur a fait des remontrances. Ces soucis sécuritaires disparaîtront quand des pistes du centre de ski de fond du Mont-Sainte-Anne seront asphaltées, d'ici quelques années.

Avenue Royale, donc, pour sa côte à paliers, terrain idéal pour cet entraînement en double poussée, technique qui a mené Harvey vers un titre mondial historique aux Championnats du monde d'Oslo, en mars.

Avant de partir, les skieurs retirent le coupe-vent, laissant voir leur torse épais. «La puissance est devenue tellement importante dans notre sport, souligne l'entraîneur Louis Bouchard. Ça n'a rien à voir avec l'époque de Pierre (Harvey), axée sur l'aérobie et où on ne développait pas beaucoup le haut du corps. Maintenant, avec la seule endurance, on ne réussit plus à s'en sortir.»

Les skieurs se suivent en file indienne. Cinq poussées à intensité maximale, repos de vingt secondes, série répétée huit fois, au rythme du klaxon de Bouchard, qui suit en voiture.

Harvey se détache devant. Chaque poussée le fait littéralement décoller de terre. Le coach s'étonne qu'on s'étonne: «Regarde sa largeur d'épaules et de dos. Comment veux-tu ne pas sauter?»

N'empêche, aux Mondiaux d'Oslo, Bouchard avait fait remarquer que son athlète étoile n'était pas nécessairement le plus fort du groupe lors des entraînements estivaux. Qu'en valeurs athlétiques pures, certains l'égalaient ou même le dépassaient. Alors? L'entraîneur prend un ton grave et chuchote presque, comme s'il était sur le point de révéler un secret d'État: «Alex, ce n'est plus le même gars cette année. Il a progressé encore.»

Louis Bouchard n'est pas le genre à verser dans l'hyperbole pour vanter un fondeur. Il coache Alex depuis six ans. Ses progrès sont mesurables. Il a amélioré sa force musculaire «de façon significative». Il a aussi raffiné sa technique de pas alternatifs, rare faiblesse qui lui coûtait cher à la dernière étape du prestigieux Tour de ski, qui se conclut par une montée abrupte de 3,7 kilomètres.

Autre étalon de comparaison: ses compatriotes Ivan Babikov et Devon Kershaw. Harvey leur a tenu la dragée haute cet été. Traditionnellement, à la reprise, il accusait un pas de retard sur ces athlètes physiologiquement plus mûrs.

Harvey encaisse mieux les charges d'entraînement. «Les années s'accumulent, la base est plus solide», souligne celui qui a eu 23 ans à la fin de l'été.

L'organisation des camps a été prévue en conséquence. En mai, Harvey et Bouchard avaient donc convenu de prolonger un camp en altitude de trois semaines en Utah par une semaine supplémentaire à Canmore. «Une semaine dure, dure, intensive, volumineuse, tough», souligne Bouchard.

Harvey en a redemandé. «J'en revenais pas, raconte l'entraîneur, presque ébahi. Quand on est revenus de Park City, il m'a dit: «Voyons, on a eu un camp?» «

En cette saison sans Mondiaux ni Jeux olympiques, Harvey et son ami Kershaw misent tout sur le classement général de la Coupe du monde. L'hiver dernier, ils y ont fini respectivement 10e et 8e en faisant l'impasse sur cinq week-ends de compétition. Cette année, ils veulent se rapprocher le plus possible du globe de cristal. Ils participeront à toutes les étapes, sauf une.

Cela veut dire que Harvey, qui adorait venir se ressourcer chez lui durant la saison, devra passer cinq mois consécutifs en Europe. Un grand défi athlétique, logistique et humain pour un fondeur nord-américain. Tout a été planifié à la journée près afin de favoriser la récupération et le confort.

Par exemple, ils ne s'éterniseront pas dans la sombre ville nordique de Kuusamo, en Finlande, et maximiseront leur temps dans les Alpes italiennes, où soleil et bonne bouffe sont au rendez-vous. «Je connais déjà le nom de chaque hôtel et l'heure de chaque vol, explique Alex. Si tu me demandes ce que je ferai le 16 mars, je peux te le dire.»

La régularité sera la clé du succès pour ce long marathon nordique. Il faudra impérativement s'illustrer au Tour de ski, fin décembre, début janvier, en Allemagne et en Italie. Harvey en fera son grand objectif de la saison puisque 850 points sont à prendre en 11 jours.

Voilà pourquoi il a tant travaillé son pas alternatif en vue de la montée finale à l'Alpe Cermis. En 2010, le Québécois a glissé du 7e au 10e rang sur ce seul secteur. Même s'il ne raffole pas de cet exercice particulier, il y a mis les bouchées doubles. Il rappelle ce camp à Hawaï, en juin, où il a multiplié les montées continues de quatre heures en ski à roulettes.

Une place parmi les cinq premiers en Coupe du monde serait déjà un bel exploit, juge le coach Bouchard. Le principal intéressé ne se fixe pas de limites et juge qu'un top trois n'est pas impossible. «Ça peut arriver, c'est sûr, mais les années passées, je n'ai pas fait beaucoup de points avant Noël, précise-t-il. Mais je devrais commencer la saison à un meilleur niveau.»

L'entraînement terminé, Alex nous invite chez lui, dans la petite maison dont il est devenu propriétaire cet été. À deux pas de chez son père Pierre, et tout près de la maison de sa mère Mireille, où il vivait jusqu'à cet été. Derrière la cour, il y a toujours le centre de ski de fond du Mont-Sainte-Anne, son terrain de jeu... dont il ne pourra profiter cet hiver.

Les lieux sont tranquilles. Par inadvertance, la blonde d'Alex a laissé la porte entrouverte en partant ce matin. Le fondeur la trouve bien bonne.

À l'intérieur, on se sent comme dans un chalet. Assis à la table de la cuisine, Alex répond aux questions pendant une demi-heure, le regard franc, le ton assuré de celui qui ne fait pas ses 23 ans. «Avec le nom que je porte, j'ai l'habitude avec les médias», rappelle l'étudiant en droit à l'Université Laval.

Rien d'ostentatoire, mais les rares pièces décoratives rappellent qu'on a affaire à un champion de ski de fond.

Sur une poutre en bois, un miniski d'Otepää, en Estonie, où il a gagné son titre mondial chez les U23 l'hiver dernier. En haut d'une étagère, trois vases des Mondiaux d'Oslo. Au fond de l'un d'eux repose sa médaille d'or du sprint par équipe. Au mur, la une du Globe and Mail où on le voit célébrant sa victoire avec Kershaw, les skis faisant office de guitares. Le cadre est signé par celui qui le lui a envoyé, Gary Lunn, ancien ministre fédéral du Sport.

Harvey se surprend encore de voir un article sur Sidney Crosby au bas du sien: «Quand tu es plus gros que Crosby sur une page, c'est bon!» Ce n'est peut-être pas la dernière fois.

Plus vite que Northug?

Alex Harvey et Devon Kershaw ont causé une véritable commotion dans le stade d'Holmenkollen en battant les favoris norvégiens au relais sprint des Mondiaux d'Oslo, en mars. Ola Vigen Hattestad, champion en titre, s'est fait battre à la régulière par le Québécois dans la dernière ligne droite. Hattestad en a pris pour son rhume dans la presse norvégienne, qui s'interrogeait sur sa sélection comme finisseur aux dépens de l'ogre Northug.

Ce dernier s'est montré solidaire de son coéquipier en conférence de presse, mais son langage corporel indiquait le contraire. Northug, qui fait la loi sur le circuit depuis quelques années, était probablement persuadé de pouvoir battre Harvey.

Commentateur pour la télévision norvégienne, le grand champion Thomas Alsgaard a été impressionné par le sang-froid des Canadiens. Voici ce qu'il avait à dire dans une récente entrevue au site spécialisé fasterskier.com: « Le Canada a maintenant une équipe très forte. Ce qu'ils ont fait à Oslo est très bon pour le sport, et la performance d'Alex Harvey a été extrêmement forte. Il est l'un des gars qui pourraient avoir le potentiel d'être même plus rapides que Northug. » Quand ça vient de l'un des meilleurs de l'histoire...

Photo: Leonhard Foeger, Archives Reuters

Alex Harvey à la poursuite de 30 km aux Championnats mondiaux d'Oslo, en février dernier.