Alex Harvey fait de plus en plus parler de lui en Norvège. En début de semaine, Inge Braten, grand entraîneur norvégien qui a piloté l'équipe canadienne la saison dernière, le désignait comme une menace à Petter Northug Jr., double champion olympique, en vue du sprint des Championnats du monde d'Oslo.

Simon Drouin LA PRESSE

Dans un article d'Aftenposten, le grand quotidien d'Oslo, Braten rangeait Harvey dans la même catégorie que le Suisse Dario Cologna et les Suédois Emil Jönsson et Daniel Rickardsson, trois des meilleurs fondeurs sur le circuit.

Toujours dans l'Aftenposten, un autre article reprenait les informations d'une dépêche de La Presse Canadienne sur la rencontre entre Harvey et Northug survenue la semaine précédente. Ce dernier avait félicité Harvey pour sa victoire aux Mondiaux U23. Le Québécois s'était étonné de cette accolade inattendue. Northug ne lui avait encore jamais adressé la parole.

Finalement, c'est Marcus Hellner, un autre Suédois, qui a chipé la première médaille d'or convoitée par Northug, jeudi dernier, en ouverture des Mondiaux. Harvey a été stoppé en demi-finale, ralenti par un accrochage avec un rival. L'athlète de Saint-Ferréol-les-Neiges a fini septième.

Se rend-on compte à quel point il a frôlé le podium? En tout cas, sa prestation n'a pas échappé à l'oeil des plus grands experts de la discipline.

Hier matin, des chercheurs en ski de fond - ça existe ici - de l'Université des sciences du sport de Norvège jugeaient que de tous les coureurs en action au sprint, Harvey avait démontré la meilleure pointe de vitesse dans la dernière ligne droite. Sa manoeuvre en quart de finale, où il a changé de direction à deux reprises pour ne pas se laisser emboîter, a laissé un peu pantois ces consultants de l'équipe nationale norvégienne.

L'anecdote est rapportée par Nicolas Lemyre, directeur du département de coaching et de psychologie à l'université. «Mes collègues trouvaient bien dommage ce qui est arrivé à Alex en demi-finale», a dit le Montréalais de 38 ans, docteur en psychologie sportive, qui vit en Norvège depuis 1996.

Lemyre, un ancien cycliste et fondeur, vit avec sa petite famille dans une chouette maison d'Holmenkollen, à quelques centaines de mètres des pistes où se déroulent les championnats. Pendant qu'il veillait sur ses trois enfants - Tobias, 5 ans, Kaïsa, 4 ans, et la petite dernière, Ebba, 2 mois - c'est sa femme Stéphanie, Québécoise elle aussi, qui me traduisait les articles du Aftenposten.

Louis Bouchard, l'entraîneur de Harvey, n'aurait pas été renversé d'entendre ces éloges. Il a senti ce que son poulain aurait pu accomplir n'eût été ce coup du sort.

En parcourant l'internet après la course, le coach a souri en voyant les titres dans les médias canadiens: «Harvey éliminé, Harvey stoppé en demi-finale...» Soudainement, les attentes ont changé. «Ça va vite, a constaté Bouchard, rencontré hier midi au centre-ville d'Oslo. L'an dernier, si Alex avait fini septième, on aurait dit que c'était un excellent résultat...»

Le ton ne trahissait aucune rancoeur. Un simple constat. Pas de quoi fouetter un chat.

De toute façon, Harvey était le premier déçu et fâché du dénouement. Bouchard croit que cela lui servira pour la poursuite de 30 kilomètres, présentée demain. L'athlète de 22 ans a une conviction: il a le niveau pour rivaliser avec les meilleurs à Oslo.

«Maintenant, il le sait, croit Bouchard. C'est plate ce qui s'est passé, mais je pense que ça peut avoir un effet positif pour la poursuite.»

Physiquement, les paramètres sont indéniables. Harvey a atteint son pic de forme au bon moment. Cette semaine, il tire les bénéfices d'un camp en altitude de trois semaines à Livigno, en Italie.

«C'est facile de travailler avec Alex, dit Bouchard, qui le coache depuis 2004. Il se connaît très bien et il donne beaucoup d'informations. On accumule des données depuis six ans et on peut comparer. La grande différence, maintenant, c'est qu'il récupère beaucoup plus vite. C'est normal avec l'âge.»

Avantage appréciable, Harvey peut maintenant attendre plus tard avant de couper l'intensité à l'entraînement avant une grande compétition.

Ancien fondeur, Bouchard dirige le Centre national d'entraînement Pierre-Harvey, au mont Sainte-Anne, depuis 2000. Passionné de son sport, il a réussi à former un groupe d'élite qui nourrit l'équipe canadienne senior.

Des Ontariens et même des Albertains ont été attirés à Québec. En plus de Harvey, le centre regorge de jeunes talents moins connus qui ont pour nom Len Valjas, Brent McMurtry, Phil Widmer, Frédéric Touchette et on en passe. Sans compter le farteur Sacha Bergeron, qui accompagne maintenant l'équipe partout dans le monde.

Pendant quelques années, il y a eu des frictions avec la direction de Ski de fond Canada, qui ambitionnait de centraliser les meilleurs athlètes à Canmore, en Alberta. Harvey avait même été privé de subventions parce qu'il refusait de s'y rendre alors qu'il était encore junior. À l'automne 2009, à l'aube de la saison olympique, sa possible exclusion de l'équipe de Coupe du monde avait également fait grand bruit.

Ce conflit larvé n'est plus qu'un mauvais souvenir. Bouchard obtient une collaboration exceptionnelle de Justin Wadsworth, nouvel entraîneur-chef de l'équipe canadienne depuis l'été dernier. Ancien coureur américain, Wadsworth s'est engagé pour les quatre prochaines années. Il est déménagé à Canmore avec sa femme Beckie Scott, championne olympique à Salt Lake City, et leurs deux enfants.

«Justin voit et comprend ce qu'on fait. Il veut juste nous aider», dit Bouchard.

Harvey avait 16 ans quand il s'est joint au groupe de Bouchard. Bien sûr, l'entraîneur avait très hâte de travailler avec le fils de son idole de jeunesse, Pierre Harvey.

Alex était doué, mais pas plus que les collègues de son âge, dit Bouchard. «Par exemple, Frédéric (Touchette) était plus fort que lui.» (Ce dernier a pris une saison de repos pour soigner un problème à un nerf sciatique.)

Quand on demande à Bouchard à quel moment il a compris que Harvey était pourvu d'un talent exceptionnel, il n'hésite pas: en 2006, aux Championnats du monde juniors disputés en Slovénie.

À l'époque, la catégorie était dominée par Petter Northug. À la poursuite de 20 km, Harvey, de deux ans et demi le cadet du Norvégien, avait réussi à se maintenir dans le peloton de tête. Déjà, pour un fondeur canadien, cela représentait une sorte d'accomplissement.

«Mais dans le groupe d'une vingtaine de coureurs, celui qui était le plus à l'aise techniquement, le plus fluide, c'était Alex», souligne le coach. Mieux que Northug? «Mieux que Northug.»

Dans une descente, Harvey avait chuté. Le sens commun, surtout de la part d'un jeune de 17 ans, commandait de se relever et repartir au plus vite. Plutôt que de paniquer, Harvey a repris son souffle, secoué la neige sur ses épaules, avant de se remettre en marche.

«Il a rejoint le groupe à son rythme et il a fini 17e», poursuit Bouchard, encore impressionné par le sang-froid démontré par son protégé. «Ce jour-là, il m'a appris quelque chose.»

Que son sens de la course était inné. Et qu'on n'avait sans doute pas fini d'en entendre parler.