La plongeuse Jennifer Abel chasse ses démons de Rio en remportant la médaille d’argent en synchro avec sa partenaire Mélissa Citrini-Beaulieu, quatre heures après l’argent des Canadiennes au relais en natation

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

(Tokyo) Jennifer Abel a glissé la médaille d’argent au cou de Mélissa Citrini-Beaulieu, avant de replacer ses longs cheveux. Cette dernière lui a rendu la pareille, sans avoir à la recoiffer, sa toque étant bien attachée.

Le protocole de COVID-19 a ses effets bénéfiques insoupçonnés. Comme cette cérémonie de remise sympathique où les duos gagnants s’octroyaient médailles et bouquets au Centre aquatique de Tokyo, dimanche après-midi.

Abel passait son temps à s’essuyer les yeux. Cette médaille d’argent remportée au 3 m synchronisé, dimanche, quatre heures après celle de Penny Oleksiak et des Canadiennes au relais en natation, avait un poids énorme. Littéralement – « elle est très lourde ! » –, mais surtout symboliquement.

Regardez les plongeons du duo canadien

Son partenariat avec Citrini-Beaulieu, amorcé en 2017, se concrétisait de façon parfaite aux Jeux olympiques de Tokyo.

« Aujourd’hui, on a fait tout ce qu’on a voulu faire », s’est réjouie Abel quelques minutes après la cérémonie. « On a pensé au moment présent. On n’a pensé ni au futur ni au passé. On a vécu le moment ensemble. On l’a fait ensemble. Ça m’a rendue vraiment émotive parce que je trouve ça beau ce qu’on a fait aujourd’hui. »

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En raison des restrictions liées à la pandémie, les coéquipières, émues, se remettaient elles-mêmes les médailles sur le podium.

Deux fois quatrième à Rio, dont en synchro avec son ancienne partenaire Pamela Ware, Abel savait très bien qu’un podium était attendu à Tokyo, à commencer par elle-même.

Depuis leurs débuts, les deux Québécoises ont toujours gagné une médaille d’argent dans les grands rendez-vous internationaux, que ce soit aux Championnats du monde ou à la Coupe du monde.

Ce n’est pas facile de venir ici sachant que tout le monde parle du potentiel, parle de la médaille. Je me mets déjà assez de pression parce que je la veux. J’en mets beaucoup à Mélissa aussi.

Jennifer Abel

Abel a admis qu’elle pouvait être « difficile à gérer » et « pointilleuse ». Au point de parfois provoquer des flammèches, comme ce fut le cas plus tôt cette semaine à l’entraînement et aussi en stage préparatoire à Toronto.

« Mélissa a toujours été là pour me rappeler justement qu’on était ensemble. C’était vraiment de savoir qu’on a fait ça ensemble qui m’a rendue émotive. »

Des « petites erreurs » au début

À 29 ans et à ses quatrièmes JO, Abel semblait être sur son X dimanche. Une demi-heure avant le début de l’épreuve, elle souriait sur le tremplin à l’intention de son ancienne coéquipière et amie Roseline Filion, devenue journaliste pour Radio-Canada.

L’épreuve n’a pourtant pas très bien commencé pour les deux Canadiennes, sixièmes sur huit après les deux premiers plongeons de base. Rien de grave, a assuré Abel, rappelant que la paire n’avait pas l’habitude de briller sur ces figures plus faciles (et moins payantes).

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La compétition de synchro, c’est toujours comme ça. Ça commence vraiment à partir du troisième plongeon. C’est là que tout peut arriver. On ne s’est pas laissé distraire avec les petites erreurs qu’on a commises au début parce qu’on savait qu’on en avait encore trois solides.

Jennifer Abel

N’empêche, Mitch Geller, directeur technique de Plongeon Canada, a eu quelques sueurs froides. Le même scénario était arrivé à Rio, et la paire canadienne avait fini à moins d’un point du bronze.

« Croyez-moi, on a regardé le pointage et on avait oublié à quel point c’était proche de cette médaille. Quel moment crève-cœur ç’a été. […] J’étais un peu préoccupé ici parce qu’on n’était pas vraiment allumés sur ces deux [premiers] plongeons. Je me suis dit : si l’histoire se répète de cette façon, gardez toute arme loin de moi parce que je vais l’utiliser contre moi-même… »

Après un envol un peu instable sur le troisième plongeon, le duo canadien a pu récupérer la mise et commencer sa remontée. Après le quatrième plongeon, Abel et Citrini-Beaulieu occupaient le deuxième rang, loin derrière les Chinoises Shi Tingmao et Wang Han, futures médaillées d’or.

Avant le dernier essai, les Canadiennes détenaient une confortable priorité de 9 et 10 points sur les Italiennes et les Allemandes, respectivement troisièmes et quatrièmes.

Un superbe plongeon final

Premières sur la liste de départ, Abel et Citrini-Beaulieu ont placé la barre haut à la dernière ronde. En sortant de l’eau, Abel a regardé sa partenaire avec de grands yeux. Celle-ci lui a confirmé que son plongeon retourné s’était bien passé. Le regard approbateur des entraîneurs confirmait que la synchronisation y était.

Les deux athlètes se sont immédiatement tombé dans les bras, en pleurs. « J’ai tout de suite compris qu’on l’avait eu et qu’on avait gagné la médaille d’argent ensemble », a raconté Abel.

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Jennifer Abel et Mélissa Citrini-Beaulieu après leur dernier plongeon

La Chine a confirmé sa médaille d’or, sa cinquième de suite aux JO, sans difficulté. Les Allemandes ont surpassé les Italiennes pour arracher le bronze.

À sa première expérience olympique, Citrini-Beaulieu, 26 ans, est donc montée sur le podium.

« J’avais confiance en Jenn et je savais qu’elle ferait ce qu’elle a à faire, a expliqué l’étudiante universitaire en sciences infirmières. J’ai juste essayé de rester calme et concentrée sur le moment présent. C’était difficile, mais on l’a fait et j’en suis fière. »

À ses quatrièmes JO, Abel, 29 ans, remporte sa deuxième médaille après le bronze de 2012 avec Émilie Heymans en synchro. À l’époque, elle souhaitait simplement ne pas rater son coup et empêcher sa coéquipière de monter sur le podium à quatre JO consécutifs.

« Ici, je voulais le faire avec Mélissa et personne d’autre. C’était vraiment pour notre équipe et tout le travail qu’on y a mis. […] Ce sont deux sentiments de fierté différents. »

Abel tourne maintenant son attention sur l’épreuve individuelle qui se déroulera du 30 juillet au 1er août. Elle ne se ferait pas prier pour s’accrocher elle-même une médaille au cou.