Même après toutes ces années, je n'ai jamais complètement pardonné à Scotty Bowman.

Richard Labbé LA PRESSE

C'était un soir glacial de janvier 1978, au vieux Forum de Montréal. Le Canadien accueillait les Kings de Los Angeles, un club qui, contrairement au Canadien de cette glorieuse époque, n'avait rien d'une puissance. D'un point de vue strictement sportif, le match n'était sans doute pas d'un grand intérêt. Mais à mes yeux de petit bonhomme, il y avait là un attrait majeur: le Canadien contre les Kings, ça voulait dire Ken Dryden contre Rogatien Vachon. Les deux plus beaux masques du hockey dans le même aréna en même temps. Vous avez dit événement?

Il y a de ces moments où l'histoire avec un grand H se fait sous nos yeux. Woodstock, Expo 67, la chute du mur de Berlin... Moi, mon moment historique allait être ce Canadien-Kings du 28 janvier 1978. J'allais pouvoir dire: «J'y étais.»

Dryden, c'était bien sûr le masque bleu, blanc et rouge qui semblait former une cible (mais ce n'était pas une cible, et nous y reviendrons plus loin dans ce livre, promis). Vachon, c'était le masque au mauve des Kings avec les petites couronnes au-dessus des yeux. Bref, la soirée s'annonçait magique, rien de moins.

Je ne sais trop comment, mais du haut de mes six ans et demi (le «et demi» est toujours très important à cet âge), j'ai fini par convaincre mes parents de m'y amener.

Je revois encore mon père marchander auprès des revendeurs de rue pendant que ma mère, terrifiée, s'imaginait que cette transaction illicite allait finir très mal, possiblement au poste de police le plus proche.

Mon père a finalement trouvé des billets.

On a franchi les portes pour aller à nos sièges. Et c'est là que le drame a éclaté.

Ce n'était pas Ken Dryden devant le filet du Canadien.

On aurait pu m'apprendre que des extraterrestres étaient sur le point d'envahir la Terre que je n'aurais pas été aussi secoué. Parce que Ken Dryden était TOUJOURS devant le filet du Canadien. Même les jours fériés. Mais ce soir-là, pour une raison que la raison ignore, ce n'était pas lui. C'était plutôt son éternel substitut, Michel Larocque. Je n'ai rien contre Michel Larocque; c'est juste que lui, il portait un vulgaire casque tout blanc, avec une grille toute blanche. Qui veut se déplacer pour voir ça?

Je n'ai jamais su pourquoi, en ce soir de janvier 1978, l'entraîneur du Canadien de Montréal, Scotty Bowman, avait misé sur Larocque. Les Kings, eux, avaient bien compris la portée historique de ce match et choisi Rogatien Vachon pour défendre leur but. Mais Bowman avait laissé Dryden sur le banc et moi, j'étais resté sur ma faim.

Honnêtement, je ne m'en suis jamais vraiment remis.