Dès les premières années de la vie, l'amour des parents, tout particulièrement celui de la mère, inscrit son empreinte dans le cerveau des enfants. Rendus adultes, les enfants les plus chouchoutés sont moins malades et réagissent mieux au stress. C'est du moins la conclusion des travaux de Jen Pruessner, professeur de psychiatrie à l'Université McGill et directeur du Centre d'études sur le vieillissement de l'Institut Douglas. La Presse l'a interviewé.

Publié le 12 févr. 2011
LA PRESSE

Q Pouvez-vous nous résumer votre récente étude du Journal of Psychiatry&Neuroscience?

R Nous avons fait passer à 63 jeunes adultes en santé un questionnaire sur la qualité de leurs expériences familiales en bas âge. Ensuite, nous avons mesuré comment ils réagissaient à un test de stress couramment utilisé en recherche. Il s'agit de faire un discours devant un public, sur un sujet qui n'est dévoilé qu'à la dernière minute. Il s'agit d'une situation généralement très stressante. Nous avons évalué le stress avec des questionnaires et aussi en mesurant le niveau de cortisol après le discours non préparé. Nous avons divisé notre échantillon en trois groupes, selon qu'ils avaient eu des soins et de l'affection maternels bas, moyens ou élevés. Le niveau de cortisol était plus faible pour les groupes de soins bas et élevés que pour le groupe de soins moyens.

Q Vous mesurez le stress à l'aide d'une substance appelée cortisol. Quel rôle joue-t-elle dans le corps?

R C'est la principale hormone du stress du corps, le marqueur biologique du stress. S'il y a beaucoup de cortisol, il y a beaucoup de stress. C'est une réaction de notre corps qui l'aide à survivre au stress. Le cortisol est utile à court terme, mais négatif à long terme. Il se distingue de l'adrénaline, une autre substance liée au stress, du fait qu'il est impossible de se rendre compte que le niveau de cortisol varie. L'adrénaline est liée à la réponse «se battre ou fuir», à l'accélération du rythme cardiaque. Il n'y avait pas de différence entre les rythmes cardiaques des trois groupes après le discours non préparé, parce que l'adrénaline n'est pas influencée par les expériences en bas âge. Le cortisol est une hormone sociale, contrairement à l'adrénaline, ce qui explique pourquoi les soins maternels influencent ce système.

Q Vous parlez d'hypocortisolisme. Que signifie ce terme?

R Quand on fait l'expérience d'un stress chronique, le système du cortisol s'use et devient moins efficace. Le corps n'est plus capable de répondre au stress. C'est ce que nous croyons qui survient dans le groupe ayant eu moins de soins et d'affection maternels: devant le stress du discours non préparé, il n'y a pas de hausse du niveau de cortisol. À l'extrême, quand le corps n'est plus du tout capable de sécréter du cortisol, on a le syndrome de fatigue chronique, l'épuisement (burn-out), on n'a plus l'énergie pour vaquer à la routine la plus élémentaire. Le corps pourrait théoriquement ne plus être capable d'utiliser l'énergie transportée par le sang et on mourrait de faim même si on mangeait. D'ailleurs, des vidéos très saisissantes prises dans des orphelinats dans les années cinquante montrent des bébés qui mouraient quand on ne leur donnait pas d'affection, quand on se limitait à les nourrir, à les laver et à les changer.

Q Quelle est l'origine de ces recherches?

R On pourrait remonter à Sigmund Freud et à ses expériences sur l'impact du début de la vie sur l'âge adulte. À l'époque, à la fin du XIXe siècle, il a été ridiculisé par la plupart de ses collègues. Mais dans les années soixante et soixante-dix, alors que les neurosciences devenaient populaires, on a commencé à relever les relations entre la psychologie, la biologie et la chimie, et l'effet des premières années de la vie sur la régulation hormonale. J'ai étudié avec Michael Meaney, qui a beaucoup fait avancer la compréhension de ces liens, et qui avait lui-même étudié avec Hans Selye, le grand-père du stress. À Harvard, Raussek et Schwartz ont fait un peu le même genre d'études que la nôtre, en interrogeant dans les années cinquante des étudiants sur leurs relations avec leurs parents, et en constatant 30 ans plus tard que ceux qui avaient été proches de leurs parents étaient en meilleure santé. La différence, avec l'étude du Centre de recherche du Douglas, c'est qu'on fait une évaluation plus poussée de la qualité des soins en bas âge et durant l'enfance et que nous avons étudié directement le cortisol, l'hormone du stress.

Q Quels effets sur la santé a la déprivation d'affection en bas âge?

R Il y a plus d'obésité, plus d'ulcères, plus d'hypertension, plus de diabète, plus de maladies chroniques. En gros, les problèmes liés à l'âge apparaissent plus tôt.

Q Quel est le mécanisme qui lie affection parentale et problèmes de santé?

R On connaît plusieurs mécanismes. Le cortisol a des effets sur des cellules ayant un rôle dans le gain de poids, dans le contrôle de la pression sanguine et dans l'atrophie du cerveau.

Q Y a-t-il des effets sur le succès économique ou conjugal?

R Je ne connais pas d'étude directe sur les soins en bas âge et le nombre d'enfants et la réussite financière ou conjugale. Cela dit, il y a une corrélation modeste entre l'état de santé et le succès professionnel et financier. Et les enfants qui grandissent dans un foyer heureux ont plus de chances de continuer plus loin leur éducation, quel que soit le revenu familial, parce qu'ils se sentent soutenus dans leurs études.

Q Y a-t-il des effets de manques d'affection antérieurs aux premiers souvenirs?

R Les 16 premières années de vie sont les plus importantes. Elles incluent des années où il n'y a pas de souvenirs sémantiques, avant l'âge de 2 ans: on ne se souvient pas de ce qui s'est passé, mais il reste des souvenirs émotionnels. Cette partie du cerveau est déjà présente et active, alors que la partie sémantique du cerveau, qui donne du sens à ce qui se passe, vient à maturation plus tard, après 2 ans.

Q Comment avez-vous évalué l'affection parentale en bas âge?

R C'est un questionnaire de lien parental publié en 1979 par Parker. On pose des questions comme «Quand vous aviez besoin de soutien, quelqu'un était-il là pour vous?», «Alliez-vous voir vos parents quand vous aviez un problème?», «Vous sentiez-vous protégé par vos parents?», «Vos parents surveillaient-ils étroitement vos activités, étaient-ils critiques envers vous?». On pose les mêmes questions pour le père et la mère. Plusieurs études ont vérifié qu'il y a une corrélation avec les expériences réelles, par exemple en vérifiant auprès des parents.

Q Le père et la mère ont-ils une importance égale pour cet effet?

R La mère a un impact plus fort à la fois pour les garçons et les filles. Le lien avec la mère est au départ biologique: elle porte le bébé, puis elle l'allaite. Les liens se forment naturellement. Ces motivations biologiques expliquent pourquoi les liens avec la mère sont plus forts, en bien ou en mal.

Q Quelle est la prochaine étape dans ce domaine de recherche?

R Il faudra examiner de plus près les conséquences des soins maternels sur le début et le milieu de l'âge adulte, pour voir s'il y a un impact sur la qualité de vie et quand les problèmes de santé se manifestent chez ceux qui ont eu des liens moins serrés avec leurs parents.