Les Aryens auraient-ils vraiment existé? Des archéologues russes qui travaillent en Sibérie méridionale, à la frontière du Kazakhstan, pensent que oui. Leurs recherches sur une civilisation vieille de 3000 à 4000 ans suscitent des remous politiques. Certains des sites sibériens ont même reçu la visite de néo-nazis européens.

Publié le 27 déc. 2010
Mathieu Perreault LA PRESSE

Au début du XIXe siècle, des linguistes britanniques et allemands ont remarqué des similitudes entre le sanskrit, utilisé dans les textes religieux indiens, et les langues européennes. Ils ont émis l'hypothèse que toutes ces langues provenaient d'une mystérieuse culture aryenne qui aurait envahi l'Europe et l'Inde dans le deuxième millénaire avant notre ère. Le triomphe de ces envahisseurs aryens a suscité les théories ultranationalistes nazies et hindoues, tout en fournissant une justification pour le système des castes en Inde.

Arkaïm, berceau des Aryens?

«Le problème est essentiellement d'appliquer des données archéologiques à un concept linguistique», explique Charles Turcat, directeur du Musée des merveilles, près de Grenoble, qui a organisé cette année la première exposition internationale sur le site d'Arkaïm, en Sibérie méridionale. «Il semble possible que les peuples qui ont habité ces villes soient les mêmes qui ont ensuite écrit les textes sanskrits, le Rig-Veda et l'Avesta. Personnellement, je pense qu'il y a eu plusieurs lignes de transmission de l'ancêtre des langues indo-européennes. Mais les Russes semblent convaincus que l'origine est Arkaïm et la vingtaine d'autres villes de ce genre. Ils notent plusieurs similitudes, notamment dans l'inhumation des morts.»

À l'automne, la BBC a diffusé un documentaire radio d'une historienne populaire, Bettany Hughes, qui a étayé la thèse selon laquelle Arkaïm et les villes apparentées sont le siège de la culture aryenne. Mme Hughes a rapporté que des néo-nazis européens ont fait dans les dernières années des pèlerinages à Arkaïm, devenu un musée en plein air où l'on trouve de nombreux objets décorés de croix gammées, un symbole omniprésent tant en Inde que dans l'imagerie nazie. La Russie voit aussi une dimension politique à Arkaïm: en 2005, Vladimir Poutine avait visité le musée avec son découvreur, Gennady Zdanovich, de l'Université de Chelyabinsk.

Circuit commercial florissant

Ce qui est incontestable, c'est que ces villes ont dominé la région et un circuit commercial florissant entre l'Asie et l'est de l'Europe. «Des changements climatiques, il y a 5000 ou 6000 ans, ont rendu les steppes plus arides, ce qui a amené les peuples qui vivaient de chasse et de cueillette à se sédentariser pour pratiquer l'agriculture, dit M. Turcat. Ils ont profité de l'existence de gisements de cuivre très peu profonds pour dominer la région.»

Arkaïm n'a été découvert qu'en 1989. Jusqu'en 1991, la région était interdite aux étrangers et aux archéologues, à cause de la proximité de la ville industrielle militaire de Sverdlosk. Les archéologues russes n'ont pu y faire de fouilles que parce qu'un barrage devait être construit, qui aurait inondé toute la steppe environnante. Leurs découvertes, jointes à la désintégration de l'Union soviétique, ont sonné le glas du barrage.

Depuis, M. Zdanovich et des collègues tentent d'étayer leur thèse. Dans deux études publiées plus tôt cette année dans la revue française Anthropologie, ils expliquent notamment qu'un mot sanskrit utilisé dans le Rig-Veda, pür, est généralement traduit par «forteresse céleste», mais qu'il pourrait fort bien désigner l'ensemble de villes fortifiées qu'ils ont découvertes.