Depuis quelques années, l'astrophysicien québécois Hubert Reeves s'est intéressé à l'intersection entre art et astronomie et à la transmission de ses connaissances aux enfants. Il continue dans la même veine ce printemps, avec le DVD Du Big Bang au vivant et le livre L'univers expliqué à mes petits-enfants. En entrevue avec La Presse, il discute des dernières découvertes, des météorites, de l'environnement et du danger des centrales nucléaires.

Publié le 7 mai 2011
Mathieu Perreault

Q: Vous évoquez la découverte de planètes extrasolaires, en orbite autour d'autres étoiles. Va-t-on découvrir la vie extraterrestre?

R: La grande surprise du télescope américain Kepler, qui vient d'identifier des centaines de possibles planètes extrasolaires, est la diversité des orbites des exoplanètes. On pensait que les petites planètes seraient près des étoiles et les plus grosses, plus éloignées, comme dans notre système solaire. Ce n'est pas du tout le cas. Nous sommes l'exception. On a vu des planètes plus grosses que Jupiter plus proches de leur étoile que Mercure. Il doit y avoir des perturbations, de la matière arrachée. Je constate que notre bon petit système solaire est bien confortable. Il est stable, les orbites des planètes sont circulaires. Car les planètes extrasolaires semblent avoir souvent des orbites elliptiques, qui font varier énormément leur température, ce qui n'est pas idéal pour l'apparition de la vie.

Q: Est-ce que cela abaisse la probabilité que la vie extraterrestre existe?

R: Probablement, oui. Statistiquement, ça devient moins probable, à cause des perturbations causées par l'interaction entre les planètes géantes situées près de l'étoile, et des orbites elliptiques. Mais il y a énormément de candidats.

Q: Le cosmos ne recèle pas seulement la promesse d'autres civilisations, mais aussi des dangers. Les États-Unis se sont récemment fixé un objectif plus ambitieux de détection des astéroïdes pouvant causer une catastrophe s'ils frappent la Terre, avec un diamètre plus grand que 140 mètres. S'agit-il d'alarmisme, ou la menace est-elle sous-évaluée?

R: Les risques sont bien réels. Un astéroïde de 50 mètres qui tomberait sur une ville aurait un effet pire qu'une bombe atomique. Même un petit astéroïde comme celui de sept mètres qui est tombé au Yukon en 2000 dévasterait Montréal. On dit souvent que l'argent investi dans la protection contre les astéroïdes diminue les fonds pour les missions scientifiques, mais je ne crois pas à la théorie de la conservation. Dans les années 30, personne n'aurait cru possible qu'on dépense des milliards pour aller sur la Lune. La guerre froide a donné la motivation nécessaire. Il nous faut nous préparer, et pourquoi pas avec des simulations avec des astéroïdes qui passeront loin de la Terre. Si demain on détectait un astéroïde se dirigeant vers la Terre un an avant l'impact, on ne pourrait rien faire. Cela dit, il y a aussi les comètes, qui peuvent faire autant de dommage qu'un météorite, et contre lesquelles on ne peut rien parce qu'on ne peut pas les répertorier.

Q: Vous abordez aussi la question d'un « grand architecte », un créateur de l'univers avant le Big Bang. Quelle est votre position personnelle?

R: Je n'ai que des questions, pas de réponse. L'existence de Dieu n'est pas une question à laquelle peut répondre la science. En Chine on répond à ces questions en étant plutôt bouddhiste, au Québec en étant plutôt catholique. La vision d'un individu sur cette question est très personnelle. Elle est influencée par la culture locale, par les parents, par les propres expériences.

Q: Vous avez depuis longtemps fait de la préservation de l'environnement un sujet de prédilection. Pensez-vous qu'il soit nécessaire, pour sauver la planète, que les pays développés s'appauvrissent pour compenser pour l'augmentation du niveau de vie, et donc de la consommation, dans les pays pauvres?

R: La décroissance est une idée fausse. Le Sud n'en profitera pas. Ce n'est pas tant nous qui souffririons de la décroissance économique, que les pays pauvres. En refusant de croître, nous les laisserions croupir dans leur misère. Il faut tout simplement faire mieux avec moins, diminuer la quantité d'énergie et l'utilisation des ressources. Il faut modifier notre manière de fonctionner pour que les besoins des plus pauvres soient aussi pris en compte. Que notre système médical et pharmaceutique s'intéresse aux maladies des gens qui n'ont pas les moyens de payer. Qu'on finance les recherches sur le sida aussi bien que la cardiologie. Tout récemment, il y avait un exemple frappant de ce problème. On a demandé à des Prix Nobel où ils investiraient un budget de recherche d'un milliard. Ils ont presque tous répondu l'oncologie. Or, je crois qu'il vaut mieux prévenir que guérir. Empêcher la pollution de l'atmosphère, notamment par les particules fines émises par les voitures.

Q: Si vous aviez une somme d'un milliard de dollars à investir en recherches sur l'énergie, quelle filière choisiriez-vous?

R: J'investirais probablement plus dans les énergies renouvelables. D'ici quelques années, la Chine sera probablement le premier fournisseur d'éoliennes et de cellules photovoltaïques utilisées par les centrales solaires. Il faut cesser d'investir dans les filières qui émettent du CO2 et empirent l'effet de serre, comme les sables bitumineux, le gaz de schiste et le charbon. J'ai été frappé de voir l'absence de débat sur les énergies renouvelables dans la campagne électorale canadienne. Harper est un bon serviteur de Bush.

Q: Ne peut-on pas essayer d'améliorer le rendement des centrales au charbon, pour tirer profit des réserves mondiales, qui peuvent durer encore un ou deux siècles?

R: On ne peut pas baser une politique économique sur l'idée « on trouvera éventuellement mieux ». Il faut penser à l'échelle de l'humanité, sur un horizon de 100 000 ans. Ça me rappelle le début de l'industrie nucléaire, quand on se disait qu'on trouverait éventuellement quoi faire avec les déchets. Le nucléaire ne va pas non plus. Il n'y a qu'une source inépuisable d'énergie, c'est le soleil, qui durera des milliards d'années. C'est irresponsable de dire « après moi le déluge ».

Q: Dans l'immédiat, la captation du CO2 émis par les centrales brûlant des carburants fossiles est-elle une avenue intéressante?

R: Il faut essayer de le faire, c'est intéressant. Mais pour le moment, ce n'est pas une solution viable. Et même si ça le devenait, il y a toujours le risque de fuite à long terme.