Président de la Société canadienne de pédiatrie, l'auteur est professeur titulaire de pédiatrie à l'Université de Montréal et spécialisé en médecine de l'adolescence, en pédiatrie sociale et maltraitance au CHU Sainte-Justine de Montréal.

Publié le 14 janv. 2012
Jean-Yves Frappier

Les effets des premières années sur les chances de réussite de l'enfant plus tard dans la vie sont incontestables. Les neurosciences démontrent que les premières expériences des enfants ont des conséquences capitales sur leur santé, leur apprentissage et leur comportement plus tard. Ce que vivent les enfants pendant cette période peut les suivre sur le trajet de toute une vie, pour le meilleur ou pour le pire. Nous devons aux enfants de bien faire les choses.

Cette semaine, la Société canadienne de pédiatrie a publié un rapport sur les politiques publiques touchant les enfants et les adolescents. Le rapport se penche sur l'efficacité avec laquelle les gouvernements provinciaux et fédéral utilisent leur pouvoir législatif pour promouvoir la santé et le bien-être des jeunes. Nous avons constaté que les deux paliers de gouvernement pourraient en faire beaucoup plus, et beaucoup plus rapidement, pour protéger et favoriser la santé de leurs citoyens les plus jeunes.

Au Canada, les très jeunes enfants sont cruellement négligés sur le plan des politiques publiques. Notre classement parmi les pays les plus riches du monde met ces échecs à nu. Le Canada obtient de mauvais résultats dans les comparaisons internationales relatives à la santé et au bien-être des enfants. Dans un récent bilan de l'Unicef sur l'apprentissage et les soins de la petite enfance, le Canada arrive au bas de la liste de 25 pays industrialisés, ne respectant que l'une des dix normes pour protéger les enfants pendant les années formatives où ils sont les plus vulnérables .

Détenteur d'un prix Nobel, l'économiste James Heckman postule que l'apprentissage de la petite enfance présage de l'apprentissage plus tard et que si on attend que l'enfant soit d'âge scolaire pour intervenir, il risque d'être trop tard.

De nombreux enfants ont des troubles non dépistés du langage, de la vue, de l'ouïe ou autres lorsqu'ils commencent l'école, et plus de 25% sont considérés comme «vulnérables» dans leur développement physique, social ou affectif, cognitif ou du langage. Ce sont des choses qu'on peut changer.

Le fait d'investir tôt est associé à des bienfaits économiques beaucoup plus importants que l'octroi de fonds après le début de l'école. Les évaluations du rendement sur la société des dollars investis pour la petite enfance varient, mais elles sont impressionnantes, oscillant entre 4$ et 8$ par dollar dépensé.

Selon Dan Trefler, économiste de l'école de gestion Rotman de l'Université de Toronto, les projets de qualité en développement de la petite enfance se remboursent d'eux-mêmes. D'après lui, non seulement les interventions effectuées pendant la petite enfance accroissent l'employabilité à l'âge adulte et produisent des milliards de dollars en revenus fiscaux, mais elles réduisent également la nécessité de mettre sur pied des programmes de redressement coûteux comme l'éducation spécialisée et les traitements médicaux.

Quel est le coût de ne rien faire? Il est énorme. Des études provenant d'autres pays révèlent que les mauvaises premières expériences ont des conséquences négatives tout au long de la vie, qu'il s'agisse de troubles scolaires, de grossesses à l'adolescence, d'obésité, d'hypertension, de dépression ou de maladies cardiaques à un âge plus avancé. Ajoutez-y le coût du système de justice pénale et le coût des occasions manquées pour les nombreux citoyens qui auraient pu avoir un apport positif à la société.

Pourquoi avons-nous omis d'agir? Pourquoi existe-t-il un tel écart entre les sciences et la politique, entre ce que nous savons des premières années et ce que nous faisons comme société? Ce sont les questions auxquelles nous aimerions que les décideurs et les politiciens de toutes les sphères du gouvernement répondent.