Je suis une malade mentale.

Lynn Langlois

Je suis une malade mentale.

Je pourrais décider de me taire, m'enlever du trafic, laisser le temps estomper le tragique de la situation, mais trop c'est trop. Sans lésiner sur les mots, je suis outragée, perturbée, choquée et insultée par le verdict qui disculpe le cardiologue Turcotte de toutes responsabilités dans le double meurtre de ses enfants.     

Je suis une malade mentale et je ne suis pas d'accord avec ce verdict de non-responsabilité pour cause d'aliénation mentale. Coupable, mais non responsable, je n'achète pas.

Je n'étais pas dans la salle avec le jury, je n'ai pas assisté à la démonstration de la preuve, aux interrogatoires des témoins et contre-interrogatoires. Tout ce que je sais, c'est ce qui m'a été rapporté par les médias. Alors, de quoi je me mêle?

Je suis une personne atteinte de maladie mentale et, en ce sens, je suis concernée. Dès que j'ai su qu'il plaidait l'aliénation mentale pour ne pas avoir à assumer l'odieux des meurtres de ses propres petits, je suis malencontreusement devenue obsédée par cette histoire.

Anonyme parmi tous les anonymes atteints de maladie mentale, je n'ai pu appeler l'association X des aliénés pour que l'on organise une manif revendiquant notre droit à la responsabilité. Est-ce que la responsabilité est un droit? Et quels meurtres! Tellement ignobles, cruels et violents qu'un être sensé comme ce cardiologue ne peut avoir commis de tels actes tout en étant en pleine possession de ses moyens.

Les judicieux avocats de la défense, pas fous, ont misé sur le black-out (aliénation mentale ou absence mentale momentanée... bref) et ont réussi à semer le doute raisonnable. Le fameux doute raisonnable qui décriminalise les crimes de ce «pôvre» cardiologue Turcotte, malheureusement «malade» (on doute) exactement au moment où il tuait.

Il pleure beaucoup... ses enfants? Sur son sort? Les avocats de la défense ont joué le jeu à fond et ils ont gagné la partie. Le jury considère qu'il y a un doute raisonnable quant à la capacité du docteur à avoir pu discerner clairement la valeur morale de ses actions au moment des faits. La justice a parlé et je me sens démunie. Il y a droit criminel et commun des mortels.

Comment ça se fait qu'en 2011, les gens atteints de maladie mentale soient encore ostracisés, rejetés, mis de côté? C'est justement, entre autres, à cause de ce préjugé bien ancré dans les moeurs (l'inconscient collectif?) qui veut que les «malades mentaux» soient dangereusement malades: les crises, la psychose, la violence, le meurtre, le suicide... et ils n'ont pas toujours toute leur tête. C'est méchant, donc malade. Oui et non, ça prend du discernement et c'est plus qu'un jeu de mots. La psychiatrie n'est pas une médecine comme les autres. Elle est intimement liée au monde judiciaire et un de ses rôles si ce n'est l'ultime, est de protéger l'honnête citoyen. Dans cette histoire, qui est l'honnête citoyen? Le Dr Turcotte?

Je me sens coupable d'avoir un cerveau qui me joue des tours et d'en garder le secret, coupable de me taire, coupable de ne plus travailler, coupable d'avoir mis au monde des enfants malgré tout, coupable de ne pas pouvoir mener mes projets à terme, coupable d'en faire trop ou pas assez, coupable-coupable-coupable et j'assume.

Est-ce que d'être malade mentalE déresponsabilise? Est-ce que d'être malade mentale fait en sorte que je ne puis assumer mes bons et mes mauvais coups? Est-ce que je suis irresponsable, donc malade mentale, seulement lorsque je fais de mauvaises choses? Lorsque je disjoncte, est-ce lui ou elle qui est responsable de cet éclat très laid du comportement, momentanément inacceptable socialement ou se sont les hormones, le verre de trop, la dope, le contexte social, sa mauvaise enfance (éducation), trop de pilules ou pas assez, l'hyper sensibilité ou le manque de sensibilité, le manque de résistance au stress, la dépression, l'anxiété et/ou le lave-glace... qui sont responsables? Tous ces items, quelques-uns de ces items, un de ces items, aucun de ces items, sauf la personne concernée?

Aucune de ces réponses, car si je saisis bien la portée de ce jugement, c'est le cerveau le grand coupable. C'est lui qui nous manipule comme des marionnettes, donc nous ne sommes pas du tout responsables. Nous ne sommes responsables de rien du tout alors, soyons justes. C'est absurde! Dans cette cause qui manipule qui?

Quoi qu'il en soit, même si je suis une malade mentale, je revendique la responsabilité de mes bons comme de mes mauvais coups. Pas question de me dérober en me cachant derrière «ma» maladie mentale pour me justifier, mais plutôt m'expliquer, comprendre, m'ajuster.

Comment voulez-vous que j'évolue si ce n'est jamais de ma faute? Comment voulez-vous que je me prenne en main? Je serais donc condamnée à être la «pôvre» victime, l'automate qui agirait selon la «possession» du jour: Satan, la dépression, le divin, la manie. Condamnée à perpétuité à subir les mouvements aléatoires de mon cerveau détraqué: beau plan de vie.

Déresponsabiliser les gens atteints de maladie mentale n'est pas une solution à la rédemption ni à la rémission. De plus, trop souvent, on attribue les mérites d'une certaine créativité à la maladie mentale et non à la personne. Va savoir pourquoi.

Alors, lorsque ce cardiologue, fou furieux (est-ce que je doute?), évoque la maladie ou l'aliénation mentale (il a bien le droit de se défendre) afin de se déresponsabiliser de ses meurtres sanguinaires, je fulmine et je ne suis pas d'accord.

Toutefois, ici, il s'agit de droit criminel et non de la vraie vie. À ne pas confondre! Néanmoins, c'est lourd de porter la maladie mentale quand on vit avec le commun des mortels.