Le jugement sur l'affaire Turcotte révolte avec raison la conscience populaire, apparemment dépositaire, ici, de la conscience morale la plus élémentaire. Quoi qu'on en dise, justice n'a pas été rendue, même s'ils sont nombreux à vouloir proscrire l'examen du jugement, comme si le jury était seul capable de peser chaque élément de cette terrible affaire. Pourtant, ce n'est pas en appeler au lynchage que de remettre en question la décision du jury qui a manifestement erré et risque aujourd'hui de décrédibiliser d'un coup le système de justice.

Publié le 7 juill. 2011
Mathieu Bock-Côté
L'auteur est chargé de cours en sociologie à l'UQAM.

Le jugement sur l'affaire Turcotte révolte avec raison la conscience populaire, apparemment dépositaire, ici, de la conscience morale la plus élémentaire. Quoi qu'on en dise, justice n'a pas été rendue, même s'ils sont nombreux à vouloir proscrire l'examen du jugement, comme si le jury était seul capable de peser chaque élément de cette terrible affaire. Pourtant, ce n'est pas en appeler au lynchage que de remettre en question la décision du jury qui a manifestement erré et risque aujourd'hui de décrédibiliser d'un coup le système de justice.

Car le jugement rendu dans cette affaire propose une caricature d'une tendance à la déresponsabilisation individuelle qui domine dans notre société. Une tendance qui n'est pas exclusive au domaine de la justice, évidemment, mais qui s'y déploie de manière singulière. Le problème est connu: il relève de la psychologisation abusive des rapports sociaux dans notre société. On pourrait parler de «psychologisme», dans la mesure où le discours «psycho-psychiatrique» prétend révéler seul les motifs les plus intimes de l'action humaine.

D'une certaine manière, le discours «psycho-psychiatrique» prend le relais d'une certaine sociologie qui s'est fait connaître depuis quelques décennies par son discours sur les circonstances atténuantes, et qui à force de socialiser l'action humaine, l'a désindividualisée. On l'entend chaque fois qu'il faut expliquer une émeute. De la même manière, en situation traumatique, l'individu perdrait le contrôle de lui-même et ne pourrait conséquemment assumer la responsabilité de ses actes.

La logique d'un tel discours est évidente: elle conduit à une déresponsabilisation généralisée. Et à une déshumanisation conséquente. Car nous devons postuler la nécessité morale du libre arbitre, à la manière d'un parti pris philosophique irréductible et nécessaire à la vie en commun. Sans quoi le droit passe de la justice à la thérapie. Et la liberté se falsifie. C'est le vieux langage de la morale qui se perd. Et avec lui, le sens élémentaire d'une justice qui ne peut faire l'économie d'une réflexion sur le bien et le mal.

Le bien et le mal? Ces notions ne sont-elles pas déphasées? La relativisation généralisée des valeurs ne les a-t-elle pas condamnées? Faux. En fait, elles sont la condition paradoxale de la liberté humaine. C'est parce que l'homme peut toujours faire le mal qu'il peut faire le bien. C'est parce qu'il porte en lui cette possibilité qu'il est maître de son destin. Évidemment, l'homme ne flotte pas seul en société comme une monade. La liberté doit s'éduquer par la culture. Et l'effondrement de la culture et du sens commun n'est pas sans conséquence. Il ne saurait servir d'excuse.

Le meurtre de ses propres enfants représente l'ultime transgression. L'expression la plus brutale non pas de la démence, mais de la perversion, du mal radical. Comment définir ce dernier, sinon par un consentement au mal? Personne ne niera le désespoir de celui qui poignarde son fils et sa fille. Mais depuis quand le désespoir doit-il nous amener à consentir au nihilisme, qui nous rend incapables de juger tel qu'il doit l'être celui qui vient de commettre un crime impardonnable au sens le plus fort du terme?

C'est la possibilité du bien comme du mal qui donne sa grandeur à la liberté humaine. C'est parce qu'il peut toujours refuser le mal qui demeure en lui une tentation permanente, dans ses formes bénignes ou radicales, que l'homme accède à la dignité de la condition humaine. Et c'est ce que le jury dans l'affaire Turcotte a négligé, comme si le débordement des pulsions sur la raison ouvrait le chemin d'une rationalisation de l'horreur meurtrière. Dans une société décente, Guy Turcotte aurait dû être puni. Un livre s'écrira peut-être un jour sur l'affaire Turcotte: il pourrait s'intituler L'oubli du mal

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