Dans cette campagne, on a beaucoup parlé de la difficulté à motiver l'électorat. Certains ont eu le bon sens de relever la stérilité du discours politique actuel, plusieurs ont critiqué le désinvestissement des électeurs, leur soi-disant désintérêt pour la chose publique. Fréquemment, on nous a fait la morale, on nous a rappelé qu'en Libye, en Égypte, des gens risquent leur vie pour obtenir ce privilège qu'on dédaigne. Quelle chance nous avons de vivre en démocratie! Très franchement, peut-on encore parler de démocratie quand un million d'électeurs ne sont pas entendus?

François Geoffroy<br><i>L'auteur est professeur de littérature au collège Montmorency, à Laval.</i>

Dans cette campagne, on a beaucoup parlé de la difficulté à motiver l'électorat. Certains ont eu le bon sens de relever la stérilité du discours politique actuel, plusieurs ont critiqué le désinvestissement des électeurs, leur soi-disant désintérêt pour la chose publique. Fréquemment, on nous a fait la morale, on nous a rappelé qu'en Libye, en Égypte, des gens risquent leur vie pour obtenir ce privilège qu'on dédaigne. Quelle chance nous avons de vivre en démocratie! Très franchement, peut-on encore parler de démocratie quand un million d'électeurs ne sont pas entendus?

Un million; 7% de l'électorat. Aux dernières élections fédérales, tous ces gens ont voté pour un parti marginal, un parti qui n'a fait élire aucun député. L'expression «tiers parti» convient magnifiquement à ces organisations. Tiers parti comme dans tiers monde. À chaque fois, c'est plus fort que moi, je vois Elizabeth May dans une publicité de Vision mondiale, en train de recevoir des soins dans un dispensaire en Afrique.

Personnellement, j'aime ces petits partis. Ils ont presque toujours mon vote. À chaque scrutin, je vais faire la file au centre communautaire, je fais ma croix, bien proprement, sans dépasser. Comme un million d'autres Canadiens, je m'obstine à poser encore et encore ce même geste, même si je sais depuis longtemps qu'il ne fait aucun sens, même si je sais d'avance que le seul impact qu'aura mon vote, ce sera d'envoyer annuellement à peu près la valeur d'un timbre-poste en financement public au parti de mon choix.

Pourquoi? Allez savoir... Comme bien des Canadiens, je ne fais plus confiance aux vieux partis et je ne me reconnais pas dans les orientations qu'ils présentent. Par contre, contrairement à plusieurs, je refuse de voter pour «le moins pire des candidats». Jusqu'ici, j'ai toujours trouvé une façon de me convaincre de l'importance de ce geste, essentiellement symbolique.

Aujourd'hui, j'en ai assez. Je ne joue plus.

Les dernières élections fédérales ont démontré par l'absurde les limites du système actuel. Le Bloc, avec 1 379 565 voix, y a remporté 49 sièges. Les Verts, avec 940 747 voix... aucun. Il faudrait envoyer un mot à tous ces électeurs: si vous désirez que votre voix soit entendue, déménagez tous au même endroit. Autrement, vos opinions font de vous des citoyens de seconde zone. Nos politiciens l'ont compris et, comble du cynisme, vont jusqu'à faire de cette faille un argument électoral: votez pour un parti dans lequel vous ne croyez pas! Sinon, votre vote aidera ceux en qui vous croyez encore moins!

Je refuse de me laisser convaincre par cette logique de marchands de Prozac. Le 2 mai, j'irai rejoindre le rang des désabusés, de tous ceux qui ont compris que les dés sont truqués, que notre démocratie est en crise et que les partis au pouvoir, les seuls qui ont la possibilité de la faire évoluer, n'ont aucune intention de le faire.