Se pourrait-il que les réformistes devenus conservateurs, qui cherchent depuis l'éclatement de la coalition Mulroney à imposer une nouvelle ligne de facture politique, soient en train de gagner leur pari? Si la montée du NPD se confirme le 2 mai, cela pourrait signifier la fin du consensus libéral qui régnait sans partage au Canada depuis la défaite de John Diefenbaker en 1963.

Publié le 25 avr. 2011
Éric Bédard
Historien et professeur agrégé (Téluq-UQAM)

Se pourrait-il que les réformistes devenus conservateurs, qui cherchent depuis l'éclatement de la coalition Mulroney à imposer une nouvelle ligne de facture politique, soient en train de gagner leur pari? Si la montée du NPD se confirme le 2 mai, cela pourrait signifier la fin du consensus libéral qui régnait sans partage au Canada depuis la défaite de John Diefenbaker en 1963.

Mieux que quiconque, Stephen Harper connaît les dangers d'une opposition divisée. Dans Harper's Team (2007), Tom Flanagan, premier chef de cabinet et maître à penser de l'école de Calgary, raconte dans le menu détail comment le premier ministre sortant s'y est pris pour unir les forces conservatrices autour d'un nouveau programme idéologique.

Plutôt que de chercher à ravir le centre aux libéraux et de se présenter aux Canadiens comme un simple parti d'alternance - ce fut l'approche Mulroney - l'équipe Harper a choisi d'occuper la droite de manière décomplexée. Au conservatisme fiscal et économique qui plaît aux vieux tories de Bay Street et séduit les libertariens de l'Institut économique de Montréal se sont ajouté un conservatisme social plus affirmé et une politique étrangère complètement nouvelle.

Axé sur un soutien direct aux familles de la classe moyenne et à des peines plus sévères pour les récidivistes, ce conservatisme social a provoqué d'intenses débats, mais commence à trouver un écho favorable parmi les populations immigrantes, autrefois acquises aux libéraux. Quant à la politique étrangère, pro-américaine et pro-israélienne, soucieuse de doter le Canada d'une armée mobile et moderne, il a été plusieurs fois souligné qu'elle tranchait avec l'internationalisme pro-onusien hérité de l'ère Pearson.

Cet agenda «néoconservateur» a eu pour effet de polariser le débat idéologique canadien comme jamais auparavant. La nouvelle ligne de fracture est devenue claire : d'un côté les conservateurs, de l'autre les «progressistes» qui partagent pour l'essentiel les mêmes «valeurs». Ces progressistes sont cependant divisés, comme l'étaient les conservateurs il y a une quinzaine d'années.

Mais ce que donnent à voir les récents sondages, c'est qu'à gauche, cette nouvelle configuration pourrait avantager les néo-démocrates qui ne traînent pas le lourd passé des libéraux et qui, contrairement au Bloc, font primer les questions sociales aux enjeux constitutionnels.

Le Bloc, plusieurs commencent maintenant à la reconnaître, est d'ailleurs piégé par sa rhétorique «progressiste», laquelle associe depuis un moment combat pour le Québec et défense des soi-disant «valeurs québécoises» - identiques, dans les faits aux «valeurs canadiennes» du consensus libéral. Cette rhétorique avait déplu aux bleus nationalistes de la grande région de Québec qui ont quitté le bateau bloquiste lors de l'élection de janvier 2006. Elle ébranle désormais la gauche souverainiste.

En effet, si Harper est l'ennemi parce qu'il est de droite - le discours de Gilles Duceppe en début de campagne - dès lors, se disent plusieurs Québécois souverainistes, pourquoi ne pas appuyer un «vrai» parti progressiste qui, lui, pourrait devenir l'opposition officielle, voire prendre un jour le pouvoir?