Dans son jugement qui a trouvé le gouvernement coupable d'avoir brimé les privilèges parlementaires, le président de la Chambre des communes aurait, selon Michael Ignatieff, «dit aux Canadiens: réveillez-vous!». Il est en effet étonnant que l'opinion publique ne semble pas accorder plus d'importance aux institutions qui gouvernent les règles du jeu de notre démocratie parlementaire à Ottawa.

Denis Saint-Martin<br><i>L'auteur est professeur titulaire de science politique à l'Université de Montréal.</i>

Dans son jugement qui a trouvé le gouvernement coupable d'avoir brimé les privilèges parlementaires, le président de la Chambre des communes aurait, selon Michael Ignatieff, «dit aux Canadiens: réveillez-vous!». Il est en effet étonnant que l'opinion publique ne semble pas accorder plus d'importance aux institutions qui gouvernent les règles du jeu de notre démocratie parlementaire à Ottawa.

Lorsque les Canadiens regardent ce qui se passe au parlement, ils ne semblent y voir que de la «politicaillerie» parce qu'ils sont habitués depuis 40 ans de voir à Ottawa un gouvernement fort qui garde le parlement silencieux et docile parce qu'il le domine avec sa majorité partisane. Une majorité tenue ensemble par un appareil partisan et bureaucratique centralisé autour du leader et qui fait taire les dissensions par le patronage et une rigide discipline de partis. C'est ainsi que le Canada a été gouverné depuis au moins les années 1970.

On le sait, depuis 50 ans, la tendance à Ottawa est à la centralisation du pouvoir au sein du bureau du premier ministre et à l'affaiblissement concomitant du rôle de contrepoids du parlement. Mais justement, depuis 2004, l'absence de majorité partisane libère en quelque sorte le parlement de la mainmise du gouvernement et accroît sa force dans la surveillance de l'exécutif. Le parlement reprend ainsi son rôle de contrepoids et ceci donne évidemment lieu à plus de débats et de conflits politiques. Ceci produit davantage de «bruits politiques» en provenance d'Ottawa et ce sont ces bruits que les Canadiens interprètent comme de la «politicaillerie».

Les Canadiens continuent de comprendre leur système politique en termes de gouvernement majoritaire, même lorsque ce dernier est minoritaire. Il y une sorte de fossé entre le nouveau mode de fonctionnement des institutions et la compréhension traditionnelle qu'en ont les Canadiens.

Les conservateurs profitent ainsi du fait qu'une majorité de Canadiens ne s'ajustent pas à ce changement et continuent de comprendre leur système en termes de gouvernement majoritaire. Cela ne veut pas nécessairement dire qu'une majorité d'entre eux soit prête à voter pour Harper. Les Canadiens ne s'ajustent tout simplement pas au fait que la balance du pouvoir est maintenant passée du côté du parlement.

C'est ce qu'a compris le gouvernement Harper et c'est ce qui fait toute sa force. C'est ce qui lui permet d'outrepasser les règles du jeu parlementaire sans qu'il ne soit puni par l'opinion publique. Comme dans un geste de réflexe, celle-ci tend à se ranger machinalement du côté du gouvernement quand il prétend que ces règles ne sont que des «enfantillages» parlementaires sans lien véritable avec la démocratie qui elle, ne se jouerait qu'au moment des élections.

Le fédéralisme contribue fortement au maintien du modèle de gouvernement majoritaire dans l'imaginaire public. Les Canadiens veulent bien que le pouvoir à Ottawa soit contrebalancé par le pouvoir des provinces dans les relations intergouvernementales, car le «bruit» et les frictions fédérales-provinciales sont propres à la dynamique fédérale. Mais ils ne veulent pas que le gouvernement fédéral subisse le même sort dans ses propres sphères de compétence face à un parlement trop fort qui aurait une capacité de blocage comparable à celle des provinces.

Ce sentiment est renforcé par la présence du Bloc québécois au parlement. La capacité du Bloc à faire contrepoids au gouvernement fédéral dans la gestion de ses propres affaires au parlement ressemble trop à l'image que plusieurs se font au Canada du rôle «d'empêcheur de tourner en rond» du Québec dans le domaine des relations  intergouvernementales. On veut bien d'un système fédéral, mais on ne veut pas d'un gouvernement central qui serait lui-même «fédéralisé» de l'intérieur par des groupes politiques de plus en plus divisés en factions régionales et provinciales qui se disputent la balance du pouvoir au parlement.  

Après sept années de gouvernement minoritaire, il est grand temps que l'opinion publique canadienne s'ajuste à la nouvelle réalité d'un parlement plus autonome et moins fortement dominé par le gouvernement. Le parlement est d'abord et avant tout un lieu de démocratie, et non seulement de «politicaillerie» comme les conservateurs veulent nous le faire croire.