L'entente signée entre Quebecor et la Ville de Québec sur la gestion du futur amphithéâtre en laisse plusieurs perplexes. Pour le démontrer, regardons les coûts et les bénéfices de chacun des intervenants.

Publié le 6 mars 2011
Pierre-Yves McSween<br><i>L'auteur est comptable agréé et chargé de cours à HEC Montréal.</i>

L'entente signée entre Quebecor et la Ville de Québec sur la gestion du futur amphithéâtre en laisse plusieurs perplexes. Pour le démontrer, regardons les coûts et les bénéfices de chacun des intervenants.

1) Le gouvernement du Québec investira 200 millions de dollars ou plus dans l'immeuble. Nous assumerons collectivement les frais d'intérêt de la dette, mais surtout, nous renoncerons à investir cette somme ailleurs, dans des activités permettant d'améliorer l'économie et l'avenir de la société québécoise.

2) Le groupe «J'ai ma place»: voici un impôt volontaire potentiel de 13 à 25 millions, c'est un libre choix du partisan.

3) La Ville de Québec investira 175 millions ou plus. Cette somme est implicitement financée à 100% par la dette, car la Ville prendra la décision de ne pas rembourser sa dette actuelle. Les citoyens renoncent à une baisse de taxes municipales de 175 millions. La ville ne recevra pas de taxes municipales pour l'édifice, mais recevra de façon optimiste un montant annuel net moyen de 5 millions: somme qui serait facilement exigible en taxes municipales sur tout projet privé sans avoir investi un seul dollar dans le Colisée. De plus, elle assumera la moitié des pertes, tant qu'une équipe de hockey ne mettra pas les pieds à Québec. Mais surtout, la Ville porte le plus lourd fardeau: être propriétaire de l'immeuble, sans possibilité de le déménager en cas de problème, voici le véritable risque de tout le projet.

4) Quebecor Media Inc. (QMI) obtient l'exclusivité de l'usage et de la gestion de l'amphithéâtre sans réel investissement dans l'immeuble. En effet, le 33 millions ou le 63,5 millions (déductible d'impôts) est une publicité payée d'avance, et non un investissement. De plus, ce montant sera possiblement financé par dette à 90% (dont les intérêts seraient déductibles d'impôts). Ainsi, QMI pourrait avoir obtenu l'exclusivité de la gestion du Colisée en déboursant un maigre 3 millions (déductible d'impôts) en 2015. L'entreprise partagera une faible portion des profits avec la Ville de Québec et n'assumera que la moitié des pertes en cas d'absence d'une équipe de hockey. Si Quebecor met la main sur une équipe de hockey, elle aura l'actif qui a le plus de valeur, sans avoir à assumer le risque de l'immeuble.

L'entente est de 25 ans. Après ce temps, il sera possible de laisser la population avec l'éléphant blanc si le projet n'atteint pas le rendement voulu.

En outre, la Ligue nationale de hockey (LNH) veut protéger la valeur de ses franchises (les équipes). Advenant que le marché de Québec ne soit pas suffisamment important pour rentabiliser une équipe de hockey, QMI sera fortement encouragée par Gary Bettman à déménager l'équipe ailleurs. Cette stratégie a déjà été appliquée par un certain Jeffrey Loria avec les Expos de Montréal.

La société QMI est un propriétaire d'équipe tout désigné. La société pourra l'utiliser à titre de «contenu médiatique» sur ses diverses plateformes. Spéculons un instant et imaginons le scénario suivant: René Angelil réussit à mettre la main sur une équipe de hockey américaine en difficultés d'ici cinq ans et s'entend avec PKP pour partager le risque dans une coentreprise. Céline termine tranquillement sa carrière en donnant quelques spectacles à Québec par année, le tout suivi par des émissions spéciales de Julie Snyder. MM. Angelil et Péladeau contrôleraient ainsi une formidable machine médiatique en ayant déboursé en capital entre 1,5 million et 3 millions chacun en 2015 (déductible d'impôts évidemment). Et si ce plan existait depuis de début? Serait-ce justifiable que des fonds publics servent une telle cause?

5) La Caisse de dépôt, propriétaire en partie de Quebecor Media. Elle assume le même risque que Quebecor en proportion de son actionnariat, tant et aussi longtemps qu'elle sera propriétaire partiel de QMI. Notons que la Caisse a investi 3,2 milliards dans QMI, il y a plus de 10 ans, et la valeur du placement est encore inférieure à ce montant.

6) Les commerçants de Québec: le budget de divertissement des familles est relativement inélastique. Ainsi, chaque dollar dépensé pour le profit du Colisée n'ira pas aux autres commerçants de la région de Québec.

7) Le partisan des Nordiques: il est heureux. Le sport est l'opium du peuple qui tente d'oublier qu'il doit faire face à ses obligations.

8) Le Québécois tente de comprendre ce qui se passe, il sent que quelque chose cloche, mais ne comprend pas le montage financier. Il se fie sur ses élus (sic!). Par le biais de ses impôts, il finance principalement l'immeuble.

9) Le gouvernement fédéral a refusé de participer au financement du Colisée. C'est une décision logique, puisque le secteur privé n'a effectivement pas investi dans l'immeuble. Si le projet fonctionne, il récoltera sa part en impôts, comme sur tout projet de nature commerciale. Pourquoi le gouvernement Charest n'en a-t-il pas fait autant?

Profitant du faible niveau de littéracie financière de la population québécoise, Régis Labeaume a fait une présentation économique dont la substance aurait fait échouer n'importe quel étudiant en administration. Qui sont les plus grands perdants de cette mascarade? Il est encore temps de reculer dans ce projet, n'ayons pas peur de réveiller nos élus: leur rôle est de gérer le bien commun, pas de le donner, ni de prendre des risques indus.