Notre imagination s'emballe dans les mythes de l'énergie propre. On se plaît à croire que la révélation verte triomphera, et qu'il suffira d'un effort de volonté politique pour entrer dans l'ère du développement durable.

Publié le 28 févr. 2011
Philippe FaucherL'auteur est professeur au département de science politique et chercheur associé au Centre d'études et recherches internationales de l'Université de Montréal (CÉRIUM.ca).

Notre imagination s'emballe dans les mythes de l'énergie propre. On se plaît à croire que la révélation verte triomphera, et qu'il suffira d'un effort de volonté politique pour entrer dans l'ère du développement durable.

L'emballement passé, on constate que la transition indispensable sera longue, difficile et que rien à ce jour ne permet d'affirmer que la recherche d'une meilleure utilisation de l'énergie se traduira par une diminution équivalente de la consommation et de la production des émissions de gaz à effet de serre. C'est le rappel à la réalité que l'on trouve dans le livre Energy, Myths and Realities (2010). Son auteur, le Canadien Vaclav Smil, figure parmi les 100 «penseurs globaux» de la revue Foreign Policy.

Les règles qui gouvernent l'évolution des systèmes techniques s'apparentent à celles de l'évolution, version Darwin, ou mieux encore, avec sa dose de hasards, celles de Stephen Jay Gould.

Les conclusions s'énoncent comme suit: d'abord, se méfier de toute prévision. Le rythme, la durée et l'étendue de l'adoption d'une nouvelle source d'énergie sont indéterminés. Ensuite, ne jamais sous-estimer la persistance et la capacité d'adaptation des vieilles sources d'énergie. Dans les faits, nous ne sommes jamais sortis de l'âge du charbon. Toujours se rappeler que l'on ne se débarrasse pas aisément du passé; nos sociétés sont des créations issues des énergies fossiles et tout changement, comme l'évolution, se calcule en générations.

Enfin, à chaque type d'énergie correspondent des investissements, toujours considérables en infrastructures; ainsi, sans réseau électrique, la pénétration de l'électronique dans nos vies n'aurait pas pu avoir lieu.

Deux exemples servent à illustrer la thèse. Le charbon est, après le pétrole, la deuxième source d'énergie. Les statistiques, aussi désolantes soient-elles, ne trompent pas. Dans toute l'histoire de l'humanité, nous n'avons jamais brûlé autant de charbon. La production de houille a augmenté de 58% entre 1990 et 2009. Dans 20 ans, la croissance prévue est de 60%. Selon l'Association mondiale du charbon, celui-ci fournit 27% de l'énergie totale consommée et génère 41% de l'électricité dans le monde. Les principaux producteurs et utilisateurs sont la Chine, les États-Unis et l'Inde. Le Canada est le septième exportateur au monde.

Évidemment, le charbon est une source majeure de pollution atmosphérique, c'est la deuxième source d'émission de CO2. Mais le charbon est indispensable à l'activité économique. Outre la production d'électricité, plus de 70% de l'acier est fabriqué en brûlant du charbon ou ses dérivés enrichis. Pas plus que pour le pétrole, on ne sait pas encore comment se passer de charbon.

Le Salon de l'auto de Montréal a été l'occasion de débats animés sur les mérites de la voiture électrique. Voilà un cas rêvé de mise en marché à saveur «jovialiste», qui promet de nous coûter très cher en subventions opportunistes. Smil rappelle qu'en avril 1899, la voiture électrique du Belge Camille Jenatzy, baptisée La Jamais Contente, dépassait la barrière des 100 km/h. Un siècle plus tard, c'est moins la vitesse qui importe que de diminuer la pollution urbaine.

L'évolution vers l'utilisation massive de la voiture électrique exige des changements importants de nos infrastructures. Je n'ai pas encore vu de borne de chargement pour auto dans les stationnements publics ni dans les rues. Il faudra bien évidemment produire l'énergie électrique pour alimenter les batteries. Toujours selon Smil, en considérant la flotte actuelle de véhicules aux États-Unis et selon la technologie dont nous disposons, l'énergie requise par un véhicule électrique correspond à une consommation d'essence de 6,25 litres/100 km. Une performance que dépassent aisément plusieurs véhicules.

Smil conclut qu'il n'y a pas moyen d'échapper aux mythes. C'est la pénurie claironnée de pétrole abordable, les stratégies de promotion des constructeurs automobiles et autres fabricants d'éoliennes, joint à la ferme intention de préserver notre confort, qui incite les consommateurs à considérer les énergies vertes comme la panacée aux problèmes environnementaux. De leur côté, les gouvernements, toujours partants à soutenir la consommation ostentatoire de la classe du loisir, sont trop heureux de subventionner les énergies dites propres sans trop s'interroger sur le gain réel qu'en retire la société.