Nos écoles tombent en ruine, des plafonds qui coulent, des écoles sans gymnases, des locaux trop petits, les classes surchargées, le manque de support pour les élèves en difficultés, des cafétérias installées dans des gymnases, etc.

Raynald Richer<br><i>L'auteur est professeur de physique et membre parent du comité école de l'école Sainte-Bernadette, à Saguenay.</i>

Nos écoles tombent en ruine, des plafonds qui coulent, des écoles sans gymnases, des locaux trop petits, les classes surchargées, le manque de support pour les élèves en difficultés, des cafétérias installées dans des gymnases, etc.

Heureusement, le gouvernement a trouvé la solution: installer des tableaux magiques dans toutes les classes et offrir des ordinateurs portables à tous les profs!

Ridicule. L'informatique, ce n'est pas magique et ça coute très cher.

Prenons un cas simple. Vous décidez d'installer un tableau magique dans la classe d'une enseignante.

Si celle-ci n'enseigne pas les sciences, ses connaissances actuelles en informatique se résument probablement à être capable d'utiliser internet, à lire ses courriels et à l'utilisation de base d'un traitement de texte.

Imaginons que l'équipe d'installation est passée et que l'on a réussi a placé la bête dans la classe. Il faut maintenant offrir de la formation. Bien sûr, celle-ci sera offerte durant les journées pédagogiques qui, comme tout le monde le sait, ne servent à rien... De plus, comme il s'agit d'un grand projet, il va falloir des équipes de formateurs à la grandeur du Québec. Celles-ci seront probablement fournies par la compagnie qui réussira à obtenir le contrat de vente des tableaux magiques et ce ne sera pas gratuit.

Mais, voyez-vous, l'utilisation d'un tableau numérique n'est pas simple, il faut dans un premier temps définir ce que ça peut faire et évaluer si c'est pertinent dans le cadre de l'enseignement en fonction du niveau et de la matière au programme. Est-ce que les logiciels disponibles sont pertinents? Est-ce qu'il va falloir en développer de nouveau? Les logiciels pour le niveau secondaire seront-ils les mêmes que pour le niveau primaire?

Il va falloir du personnel pour évaluer et développer les logiciels et ce ne sera pas gratuit non plus.

Voyant tout ça, on se doute déjà que cette formation d'une journée ou deux ne sera probablement pas suffisante pour faire le tour de la question. Car il faut aussi que notre enseignante adapte sa pédagogie à ce nouvel instrument. Bref, ça lui prendra du temps, le soir et la fin de semaine pour mettre tout ça au point. Mais de quoi va-t-elle se plaindre, après tout, elle à l'odieux d'avoir accès à une retraite ainsi qu'à deux mois de vacances. Et ce n'est pas parce que l'on va implanter en même temps une réforme de la réforme ainsi que l'anglais intensif qu'elle a le droit de se mettre a rouspéter.

Donc, comme c'est long, il y a fort à parier que dans un premier temps, ces tableaux magiques ne servent qu'à projeter du texte, des images et des vidéos pris sur internet. Nous allons sûrement voir l'équipe des droits d'auteur débarquer pour dire aux enseignantes qu'elles ne peuvent pas utiliser n'importe quelles images ou vidéo sur internet. Il faudra donc développer du matériel original, des bibliothèques libres de droits ou négocier avec tout ce beau monde sur internet pour obtenir des autorisations, et vous pouvez être certain que ce ne sera pas gratuit.

De plus, comme il s'agit d'équipement, les écoles vont être obligées d'obtenir du soutien technique en informatique. Reprenons l'exemple de notre enseignante: elle a finalement réussi à planifier un cours à l'aide du tableau magique. Mais si elle est malchanceuse, elle arrive le matin et la lampe du projecteur est brûlée, le système a un bogue ou encore l'internet n'est pas disponible; si elle est très malchanceuse, ça se produit en plein milieu du cours. Il lui faut donc deux choses: un plan B et une équipe volante d'entretien pour l'équipement informatique (ils ne seront pas bénévoles).

L'installation des tableaux dans toutes les écoles va prendre du temps et, comme tout le monde le sait, l'informatique est un domaine qui évolue rapidement. On peut facilement penser qu'un an après l'installation des premiers tableaux, une deuxième génération sera disponible avec tout ce que ça implique pour les mises à niveau des logiciels. Bref, le temps que les premières enseignantes se familiarisent avec le système, un deuxième va être disponible, puis un troisième avec de nouvelles fonctions qui ne sera pas nécessairement compatibles avec le premier, le portable sera dépassé et le cycle recommencera.

On verra donc un flux constant d'argent qui sortira du système d'éducation vers les compagnies de services informatiques, ce sera une véritable manne pour ces compagnies et des dépenses sans fin pour l'État.

Une évaluation de coin de table me permet d'arriver à environ un demi-milliard de dollars pour le matériel de base et je ne compte pas les coûts récurrents, le personnel additionnel, le développement, etc. Car, bien sûr, une entreprise de si grande envergure nécessite de la planification et de la gestion, j'imagine qu'il y aura bien quelques ouvertures de postes au ministère de l'Éducation et dans les commissions scolaires.

Présentement, la société veut une enquête publique sur la construction. Si le gouvernement procède n'importe comment avec l'informatisation, je peux vous prévoir, que la société finira par demander une commission d'enquête sur les contrats informatiques. Les exemples de dépassements de coûts sont déjà très courants.

Pas n'importe comment

Est-ce que ça signifie que l'on ne peut pas informatiser les classes du Québec? Bien sûr que non, mais une chose est certaine: on ne peut pas le faire n'importe comment. On pourrait commencer par former les futures enseignantes à ce genre de technologie et faire quelques projets pilotes pour évaluer l'utilité des tableaux pour les différents niveaux scolaire, etc. Il ne faut pas imposer, mais offrir des tableaux numériques aux enseignantes qui se sentent prêtes. Au lieu d'acheter à bas prix des portables qui ne correspondent peut-être pas aux besoins de chaque enseignante, on pourrait offrir un vrai crédit d'impôt pour les enseignantes qui veulent s'acheter un portable. Bref, il faut avancer avec prudence et éviter de jeter de l'argent par les fenêtres.

Je fais partie du comité d'école d'une petite école au milieu d'une ville en région, le quartier est en pleine croissance, l'école est trop petite, le gymnase se résume a une grande salle, il n'y a pas de jeux à l'extérieur, la bibliothèque est minuscule, il n'y a pas d'espace pour ranger le matériel, l'école ne correspond pas aux normes du ministère, il n'y a pas de rampe, ni d'ascenseur pour les fauteuils roulants, etc.

Malgré l'arrivée des nouvelles règles comptables du gouvernement, nous avons réussi, in extremis, à rénover les toilettes avec une partie de l'argent que l'école avait accumulé grâce au surplus de la garderie. Cet argent avait été accumulé au fil des ans avec l'espoir de l'investir dans la construction d'une salle de gymnase multifonction et de mettre l'école à niveau. Le reste de cet argent à maintenant disparu, absorbé par le gouvernement et le projet est suspendu jusqu'à nouvel ordre.

Avec un objectif de déficit zéro et au moins un demi-milliard de dépenses supplémentaires en informatique scolaire, je crois que les écoles resteront délabrées encore plusieurs années... Par contre, les enseignantes et les élèves auront la chance d'avoir droit à plein de tableaux magiques sous-utilisés et à moitié fonctionnels.

Je ne sais pas ce qui est le plus préoccupant chez ce gouvernement. Est-ce son incapacité à résoudre les problèmes ou est-ce le magnifique talent qu'il semble posséder à en créer des nouveaux?