Le renversement du régime Ben Ali est moins symptomatique de la crise économique que de l'effritement de l'état de droit en Tunisie, accentué par les dérives «kleptocratiques» du clan présidentiel Ben Ali-Trabelsi. Après l'euphorie du départ du président, à quoi peut s'attendre la Tunisie?     

Publié le 31 janv. 2011
P. Luc Dupont et Jean-Louis Renaud<br><i>M. Dupont est financier international et ancien directeur chez Exportation et Développement Canada (EDC). M. Renaud est économiste et ancien directeur associé chez Standards & Poor's.</i>

Le renversement du régime Ben Ali est moins symptomatique de la crise économique que de l'effritement de l'état de droit en Tunisie, accentué par les dérives «kleptocratiques» du clan présidentiel Ben Ali-Trabelsi. Après l'euphorie du départ du président, à quoi peut s'attendre la Tunisie?     

L'exemple de pays ayant connu des révolutions pacifiques au cours de la dernière décennie offre une réponse mitigée. L'on peut citer la révolution dite du bulldozer (chute de Milosevic en ex-Yougoslavie), celle des roses (Géorgie), celle des tulipes (Kyrgyzstan) ou et des cèdres (Liban), sans oublier la révolution orange (Ukraine).  Dans tous ces cas, la société civile avait joué un rôle clé, souvent augmenté d'un support d'ONG. Mais souvent, les vents de réformes associés à ces passions révolutionnaires aux noms poétiques se sont dissipés.  

Il est paradoxal pour les autorités déchues que l'une des conséquences des formidables programmes d'alphabétisation et d'éducation supérieure entrepris depuis l'indépendance se soit avérée à double tranchant. En effet, en contribuant à épanouir et à enrichir la société tunisienne, ils ont aussi jeté les bases de la société civile et des réseaux sociaux permettant la chute du régime Ben Ali. Le défi qui se pose maintenant est de définir un projet de société d'avenir.

La Tunisie est à une croisée des chemins dans son histoire qui définira son avenir, voire sa destinée. Différents éléments de cette nouvelle orientation doivent être soupesés tandis que se redessinent le pays et ses institutions et se canalisent les aspirations de la population dans différents courants politiques.  

En tant qu'amis de la Tunisie, nous souhaitons partager quelques pistes de réflexion pour aider le pays à se donner les moyens de réussir et de réaliser ses aspirations, une fois la ferveur révolutionnaire apaisée.

- Rétablir l'état de droit et l'indépendance des tribunaux. Ce sont des éléments essentiels pour rétablir la confiance dans l'État et dans l'avenir. Ils sont également incontournables pour redonner un sens aux efforts nécessaires pour redresser la Tunisie. Un état de droit est aussi un préalable à la continuité des investissements et à la mise à contribution du secteur privé pour relancer l'économie.

- Récupérer les biens de l'État spoliés par le clan Ben Ali-Trabelsi dans une optique de justice, mais également dans une perspective de prévention pour éviter que de telles dérives ne puissent se reproduire. Ceci peut être complexe dans la mesure où des structures enchevêtrées conjuguant prêtes noms, sociétés paravents dans différentes juridictions ont pu être échafaudés pour brouiller les pistes en prévision d'une stratégie de sortie. La minutie de la planification engagée par le clan ne doit pas être sous-estimée, comme en témoigne le périple des Trabelsi qui avaient prévu de longue date que leur heure viendrait en Tunisie et qui avait recherché leurs papiers pour le Canada alors que se poursuivrait leur travail de pillage. Ont-ils planifié autre chose? Difficile à dire, mais nous pouvons constater que les scénarios de sortie du clan n'ont pas été laissés au hasard.

Différentes approches pourraient être requises pour récupérer ces biens. Il faut garder à l'esprit qu'il s'agit là de vraies entreprises embauchant du vrai monde. Dans cette perspective, démêler des structures corporatives opaques conçues pour spolier le pays devrait comporter une feuille de route et un processus transparent.

- Le régime Ben Ali a fait souffrir beaucoup de monde, ce qui peut donner à la population le goût de faire tout basculer. Pourtant, une période de transition est inévitable même si la vigilance de la société civile et des médias doit être assurée. L'expérience sud-africaine en matière de processus de réconciliation mérite d'être relue non pas pour la reproduire, mais pour comprendre les processus sociaux, juridiques et politiques qui permettent au pays de retrouver sa cohésion nationale et désamorcer les éléments de déstabilisation.

- Il n'existe pas de tradition électorale démocratique en Tunisie. La tenue d'élections est certes indispensable, mais il faut à tout prix éviter un scénario comme celui qui prévaut actuellement en Côte d'Ivoire ou en Haïti qui laissent pratiquement ces pays dans les limbes.

- Réformer les institutions pour assurer l'équilibre entre l'exécutif, le législatif, et le judiciaire afin de diminuer les risques d'un nouveau glissement vers une dictature.   

- Rebâtir la confiance avec les investisseurs étrangers et locaux dans le climat à l'investissement pour favoriser la reprise et assurer un retour à la normale dans les différents secteurs et notamment dans l'industrie touristique.

- Enfin, repositionner la Tunisie comme carrefour et tremplin pour jouer un rôle majeur dans le bassin méditerranéen. L'avènement de la démocratie en Tunisie, malgré les convulsions passagères qu'elle cause, aidera le pays à se positionner dans l'économie mondiale. Souhaitons que l'un des acquis de cette révolution soit la libre circulation des idées, des concepts et des innovations, des éléments essentiels à la compétitivité mondiale.

La Tunisie a le privilège d'avoir une élite, une classe intellectuelle, une population alphabétisée et des assises «civilisationnelles» favorisant le dialogue. Nous souhaitons que le pays profite de cette conjoncture pour se forger une nouvelle société avec des institutions tournées vers l'avenir qui sauront permettre à la jeunesse tunisienne de trouver sa place en ouvrant des perspectives d'avenir fondées sur la justice, le mérite, l'effort, l'excellence et la prospérité.

Des pays comme le Canada ont le devoir d'apporter un soutien à la Tunisie alors qu'elle s'engage dans un processus démocratique afin que ce virage soit réussi et conforme aux aspirations de bien-être du peuple tunisien. C'est l'avenir du Maghreb qui est en jeu.