Des choix collectifs majeurs, aux conséquences durables, ont été faits à l'époque de la Révolution tranquille.

Publié le 6 déc. 2010
Monique Jérôme-Forget

L'auteure est conseillère spéciale chez Osler, Hoskin & Harcourt et ex-ministre des Finances du Québec de 2007 à 2009.

Des choix collectifs majeurs, aux conséquences durables, ont été faits à l'époque de la Révolution tranquille.

D'abord, l'État occupe la place laissée vacante par l'Église dans l'univers social et investit massivement l'espace économique. Un régime de pensions public, des sociétés d'État et même la nationalisation de secteurs entiers en sont autant d'étapes.

La fonction publique québécoise explose. Elle devient l'endroit prestigieux où se trouver. Les projets s'additionnent et les nouveaux programmes aussi. La dette du Québec, négligeable au début des années 70, représente aujourd'hui à peine moins que le budget de l'éducation.

Le taux de taxation passe de 10% du PIB en 1961 à 25% aujourd'hui. Les niveaux de dépenses augmentent encore plus vite, passant de 13% à 28% du PIB pendant la même période. Si l'État providence a connu ses heures de gloire ailleurs en Occident, le Québec a ceci de distinctif qu'il a largement bâti le sien à crédit, et qu'il n'y a pas de limites à son appétit.

Il nous faudra repenser notre relation à l'État, et cesser de se convaincre qu'il est possible et souhaitable qu'il règle tous les problèmes du Québec à notre place. Il nous faudra «décaricaturer» nos débats publics en dépassant le cadre réducteur de la gauche et de la droite et des querelles d'étiquettes. Il s'agit de s'assurer que l'on ne laisse pas à nos enfants les dégâts qui ne manqueront pas de résulter de notre appétit insatiable.

Heureusement, le Québec pourra compter sur des atouts véritables pour relever ces défis, autant d'accomplissements de la Révolution tranquille. Le Québec crée peut-être moins de richesse que son voisin américain, mais il procure aux citoyens une sécurité économique que nos voisins du Sud nous envient ces derniers temps. Les écarts de revenus entre riches et pauvres sont moins grands au Québec. C'est la preuve du soutien exceptionnel offert aux familles québécoises.

Parmi ses défis, le Québec doit remporter le pari de la flexibilité et de la fluidité dans l'organisation du travail, en particulier dans les grands réseaux de la santé et de l'éducation, victimes de trop de codification et de centralisation.

Le Québec doit aussi relever le défi de la qualification de tous ses futurs travailleurs. Il faut non seulement éviter le décrochage au secondaire mais aussi amener tous les diplômés du secondaire à obtenir, sans détours ni délais, un diplôme confirmant la maîtrise des qualifications professionnelles précises que les employeurs recherchent.

Nous devons également faire la part entre les services publics essentiels et les interventions accessoires, puisque les circonstances démographiques nous forceront à vivre selon nos moyens. Les progrès de la médecine font beaucoup pour accroître la qualité de vie des gens malades, mais ils propulsent la croissance des coûts de la santé à un rythme deux fois supérieur à celui de la croissance économique. Cette situation ne peut perdurer.

La productivité du travail au Québec, qui stagne à 1% de gains annuels moyens depuis la Révolution tranquille, doit passer à la vitesse supérieure dans les années à venir. Il nous faudra doubler notre performance à ce chapitre et bientôt dépasser la moyenne canadienne.

Si le financement des garderies doit être revu, comme le financement des universités. Détenir un diplôme universitaire constitue un billet vers des revenus supérieurs toute sa vie durant. Il est donc légitime d'exiger une plus grosse mise de fonds.

Le plus grand piège qui nous guette, surtout si la confiance et la patience viennent à nous manquer, est celui d'un virage draconien pour remettre sur le champ les pendules à l'heure. Ce scénario est celui des pays et des provinces qui attendent d'être au-dessus du précipice pour réagir. Le Québec n'en est pas là et peut encore profiter d'un environnement normal pour mettre en branle une stratégie des petits pas.

Petit train va loin... C'est une phrase que ceux qui me connaissent ont souvent entendu. Les choix précipités ne sont pas toujours les meilleurs, mais l'héritage des choix douteux peut nous hanter pendant des décennies. C'est je crois la leçon que nous enseigne un regard lucide sur la Révolution tranquille.

Cette huitième et dernière conference sera prononcée par Monique Jérôme-Forget et Luc Godbout, professeur à la faculté d'administration de l'Université de Sherbrooke, mardi à 19h30 à l'Auditorium de la Grande Bibliothèque dans le cadre de la série La Révolution tranquille - 50 ans d'héritages, présentée par l'UQAM et par Bibliothèque et Archives nationales du Québec.