Mon parcours est celui d'un véritable fédéraliste qui a vu dans la politique québécoise la meilleure arène pour faire progresser ses idées. En cours de route, j'ai eu la chance de contribuer, par des réalisations pérennes, à l'avancement de la société québécoise. J'ai aussi constaté que les Québécois ont perdu beaucoup d'intérêt pour le débat portant sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec, c'est-à-dire pour le dossier national.

Benoît Pelletier<br><br><i>Ce texte est extrait de l'ouvrage «Une certaine idée du Québec», publié aux Presses de l'Université Laval. Le livre est en librairie à compter d'aujourd'hui.*</i>

Mon parcours est celui d'un véritable fédéraliste qui a vu dans la politique québécoise la meilleure arène pour faire progresser ses idées. En cours de route, j'ai eu la chance de contribuer, par des réalisations pérennes, à l'avancement de la société québécoise. J'ai aussi constaté que les Québécois ont perdu beaucoup d'intérêt pour le débat portant sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec, c'est-à-dire pour le dossier national.

Bien que déplorable, cette lassitude est normale, à mon avis. Elle témoigne d'une désillusion par rapport aux choix réels qui s'offrent aux Québécois quant à leur avenir. D'un côté, il y a le projet d'en arriver à la souveraineté, laquelle serait possiblement accompagnée de lourdes conséquences sur les plans social et économique. De l'autre, il y a celui de demeurer dans une union canadienne que certains ont tendance à mépriser trop facilement, alors que d'aucuns l'idéalisent. Une seule chose est sûre d'après moi: il n'y a rien entre l'indépendance du Québec et le fédéralisme canadien. L'autonomisme dont se targue l'Action démocratique du Québec n'est pas un statut politique en lui-même. Il n'est qu'une variation sur le thème souverainiste ou fédéraliste, selon la perspective.

Pendant les nombreuses années qui ont marqué mon engagement politique, j'ai vu croître, sous diverses formes, le désabusement des Québécois quant au dossier national. J'ai l'impression qu'ils éprouvent une grande fatigue par rapport à ce débat. Ce ras-le-bol a souvent freiné mon élan. Il m'a privé d'un appui populaire soutenu lorsque j'ai formulé, à Ottawa, des revendications en leur nom. En d'autres termes, j'ai eu à subir la «résignation tranquille» de mes concitoyens au regard du débat national.

Elle a brisé le ressort dont j'avais besoin pour défendre encore plus efficacement les intérêts du Québec.

D'où vient au juste cette attitude des Québécois à l'égard de la question nationale? D'un matérialisme et d'un individualisme accrus? De l'indifférence qui accompagne un confort douillet? Des marques laissées par le «rapatriement» en 1982 et des échecs répétés dans le dossier constitutionnel? Des difficultés de modifier la Constitution canadienne selon les volontés du Québec ? De la déception éprouvée quant au manque de leadership des chefs souverainistes? Au fond, la morosité dont je parle est peut-être attribuable à tous ces facteurs, mais je refuse de croire qu'elle tient de l'inconscience ou de l'ignorance.

Je demeure convaincu que, même s'il ne fait pas partie de nos priorités actuelles, le dossier national est profondément inscrit dans notre inconscient collectif. Tant que nous demeurerons des Québécois, c'est-à-dire tant que nous formerons une communauté nationale distincte au nord de l'Amérique, ce dossier restera ancré au plus profond de nous.

Je me proclame fédéraliste

Pendant que j'écris ces lignes, le monde entier est frappé par une crise financière aux conséquences encore insoupçonnées. Bien que le Québec échappe à la tempête pour le moment, il faut s'attendre à ce que les industries forestières et le secteur manufacturier soient durement touchés au cours des prochains mois. Certains prédisent même que la crise pourrait durer jusqu'en 2013. Et, d'ici là, des milliers d'emplois seront perdus.

Une petite société comme la nôtre, qui se trouve soudainement dans une conjoncture aussi floue, pourrait être tentée de se laisser emporter par le découragement. Or, se comporter de cette manière serait irresponsable. Et ce qui est vrai pour la situation économique actuelle l'est aussi pour le dossier national. Renoncer à lutter pour améliorer la place du Québec dans le Canada ou pour assurer la survie du seul État francophone d'Amérique du Nord se révélerait suicidaire. Malgré les échecs subis, nous devons continuer à défendre nos intérêts collectifs et nationaux avec vigueur et ténacité. Les Québécois, dont je suis, doivent se méfier de toute indifférence quant à leur avenir politique et constitutionnel, car ce serait sonner le glas de leur existence en tant que nation.

Une épithète que j'accepte facilement, c'est bien celle de fédéraliste. Je me proclame fédéraliste. C'est parce que je le suis que je me permets, à l'occasion, de critiquer des décisions, des actes ou des comportements du gouvernement du Canada, qui, à mes yeux, vont à l'encontre de l'esprit fédératif. Je déplore en particulier qu'une tendance à la centralisation s'accentue au sein de la fédération canadienne, vu la complexité des fonctions étatiques. Le gouvernement du Canada est ainsi porté à intervenir, au nom de l'efficacité de l'État, dans tous les secteurs d'activité ayant un quelconque intérêt pour lui. À titre d'exemple, mentionnons que le gouvernement fédéral caresse en ce moment le projet de créer une Commission nationale des valeurs mobilières, ce qui, selon le Québec, va à l'encontre de l'autonomie provinciale.

Du reste, la Charte canadienne des droits et libertés pose elle-même tout un défi au fédéralisme canadien, ne serait-ce qu'en transformant le paradigme traditionnel fédéral-provinces en un paradigme citoyens-État.

L'effet de la Charte sur la redéfinition contemporaine du Canada est tel que des auteurs n'hésitent pas à l'opposer au fédéralisme. À mon avis, il vaudrait mieux chercher à concilier la Charte de 1982 avec le principe fédératif au lieu de s'en servir pour fragiliser les pouvoirs provinciaux ou d'en venir à priver le Québec des moyens, de nature législative ou autre, dont il a besoin pour assurer la survie de la langue française en Amérique du Nord.

Comme société et a fortiori comme nation, nous avons, nous Québécois, trop d'intérêts fondamentaux en jeu dans la fédération canadienne pour ne pas les défendre avec âpreté. C'est à la défense de ces intérêts que j'ai consacré jusqu'ici l'essentiel de ma carrière politique.

Si j'avais à résumer mon expérience politique, je dirais, en paraphrasant Charles de Gaulle, qu'elle m'a permis de me faire une certaine idée du Québec. J'invite d'ailleurs tous les Québécois à réfléchir tout comme moi au sens à donner à la société qui est nôtre. En effet, «il faut à un peuple quelque chose comme une certaine idée de lui-même, un destin, la possibilité d'une mission à accomplir, au moins une vraie raison d'être». L'idée que je me fais du Québec est celle d'une nation pleine et entière, qui s'inscrit dans la tradition libérale et qui est porteuse à la fois de diversité et de solidarité. Je sais que la société québécoise est loin d'être aussi bernée et fermée que certains aiment la décrire. Je la considère résolument ouverte et accueillante.

Pour moi, le Québec, c'est aussi une nation qui choisit de participer de son plein gré au grand projet canadien et qui tient encore à être reconnue pour ce qu'elle est par le reste du Canada. Voilà pourquoi je promeus la reconnaissance de la spécificité du Québec à l'intérieur du pays et l'inscription de cette dernière dans la Constitution. La motivation première de ma carrière politique est l'affirmation et la reconnaissance du Québec comme nation.

* De 2003 à 2008, l'auteur a été ministre dans le gouvernement Charest, notamment responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes. Il est aujourd'hui professeur de droit à l'Université d'Ottawa.