Depuis quelques années, je lis beaucoup de commentaires, ici comme ailleurs, sur la piètre qualité des enseignants québécois. On se plaint de leur incapacité à inculquer une certaine culture générale aux élèves. On se lamente de leurs difficultés à maîtriser la langue française. On dit d'eux qu'ils se plaignent le ventre plein! Voyons, ils travaillent moins de 200 jours par année, terminent le boulot à 15h, profitent de deux mois de vacances l'été, deux semaines à Noël, une autre semaine en mars, alouette!

Publié le 21 août 2010
Mélanie Gauthier<br><br><i>L'auteure est une enseignante à statut précaire de Longueuil.</i> LA PRESSE

Depuis quelques années, je lis beaucoup de commentaires, ici comme ailleurs, sur la piètre qualité des enseignants québécois. On se plaint de leur incapacité à inculquer une certaine culture générale aux élèves. On se lamente de leurs difficultés à maîtriser la langue française. On dit d'eux qu'ils se plaignent le ventre plein! Voyons, ils travaillent moins de 200 jours par année, terminent le boulot à 15h, profitent de deux mois de vacances l'été, deux semaines à Noël, une autre semaine en mars, alouette!

Je n'en peux plus de ce discours dévalorisant! Je n'en peux plus davantage de ce regard de pitié lorsque j'apprends à une nouvelle connaissance que je suis enseignante. Comme si j'avais choisi de pratiquer ce métier pour porter une croix tout le reste de ma vie!

J'ai choisi l'enseignement parce que j'ai toujours aimé le milieu de l'éducation. Les jeunes sont stimulants et quand on les aime, ils savent nous le rendre avec leurs mille et un projets, leur grande créativité et leur inébranlable confiance en l'avenir. Malheureusement, force m'est d'admettre que ce métier qui me faisait tant vibrer à mes débuts comporte de plus en plus de côtés désagréables qui commencent sérieusement à me faire regretter mon choix.

Après une formation universitaire de quatre ans, et après avoir lu partout que le métier d'enseignant était déserté par les jeunes, j'étais sûre de trouver facilement du travail. Pourtant, cinq ans plus tard, je suis toujours une employée à statut précaire qui doit, à chaque fin d'été, une petite semaine seulement avant la rentrée, se rendre à la grande loterie de la séance d'affectation pour quémander un poste dans une école ou une autre. Un «résidu» de tâche, comme le décrit si bien le terme employé dans le milieu.

Bien que certains champs d'enseignement vivent encore une pénurie (l'adaptation scolaire, surtout), la plupart des autres ont d'énormes surplus d'effectifs. Cette année, il n'y avait rien de disponible pour moi lorsqu'est arrivé mon tour de choisir un contrat. Et ce sera le cas pour des centaines de collègues... Je ne sais même pas si je vais pouvoir compter comme résidu, c'est tout dire.

À ce compte, je ne suis plus surprise de lire que 20 % des jeunes enseignants désertent la profession dans les cinq premières années de leur carrière. Ce métier comporte de nombreux irritants, et particulièrement pour les jeunes : des tâches multiples (il m'est arrivé d'enseigner quatre différentes matières sur quatre différents niveaux du secondaire, dont deux pour lesquelles je n'avais pas la moindre formation), des groupes nombreux (parfois plus de 35 élèves) comportant plusieurs élèves en difficulté d'apprentissage ou éprouvant des problèmes de comportement, des tâches connexes à l'enseignement qui alourdissent considérablement notre travail et auxquelles ma formation ne m'a pas préparée (surveillance des élèves à la cafétéria pendant le dîner, gestion des heures de retenue, contrôle du va-et-vient dans les corridors pendant les pauses) et j'en passe.

Je ne parle même pas des heures passées en soirée à faire des appels aux parents, à se faire dire par ces derniers qu'ils ont déjà bien assez de gérer les frasques de leurs enfants à la maison, qu'ils ne veulent rien entendre des problèmes que vivent leurs rejetons à l'école!

On me demande d'être prof, agent de sécurité, psychologue, technicienne en loisir, médiatrice. On me balance un nouveau programme par-ci, une réforme par-là, un bulletin «critérié», un retour au bulletin noté, un pas en avant, un autre en arrière. Tout ça en surplus d'une tâche d'enseignement déjà lourde et sans même savoir s'il y aura du boulot pour moi l'an prochain. Y a de quoi reluquer vers un autre domaine, vous en conviendrez...

Je veux bien vivre avec toutes les difficultés inhérentes à ma profession: je l'aime assez pour passer par-dessus cela. Mais si on ne peut même pas me garantir de travail... J'ai 33 ans, deux enfants à élever, une hypothèque à payer. Quelque chose ne tourne pas rond avec notre système d'éducation : on se lamente de manquer de bons profs alors qu'on n'arrive même pas à garantir du travail à ceux qui sont là, pleins de bonne volonté.

Me voilà donc, enseignante qualifiée et passionnée par son travail, maîtrisant parfaitement le français à l'écrit comme à l'oral, animée d'un grand désir de partager mes connaissances et de stimuler le désir d'apprendre chez les élèves, assise à la maison à guetter le téléphone dans l'espoir qu'il sonne. Et à se dire qu'elle aurait dû faire autre chose de sa vie.