Il y a parfois de ces dérapages en politique qui semblent aveugler tout le monde et son voisin. C'est ce qui se passe présentement dans le dossier des primes de performance dans les sociétés d'État à caractère commercial.

Publié le 4 mai 2010
Gaétan Frigon

L'auteur est un ancien président-directeur général de la Société des alcools du Québec (SAQ) et de Loto-Québec.
LA PRESSE

Il y a parfois de ces dérapages en politique qui semblent aveugler tout le monde et son voisin. C'est ce qui se passe présentement dans le dossier des primes de performance dans les sociétés d'État à caractère commercial.

On est en train de faire croire au monde que, en coupant quelques millions de dollars en bonis, on va augmenter du même coup les revenus de l'État d'un montant équivalent. Cela est à la fois ridicule et absurde.

Pendant la période de 10 ans de 1989 à 1998, la SAQ a été une entreprise très bien gérée, presque uniquement avec des gens qui avaient fait leur carrière à la SAQ. Personne de l'extérieur. Pas de programme de bonification. Des salaires peu élevés. On ne faisait pas de vagues et encore moins les manchettes, sauf lorsqu'il y avait grève, ce qui se produisait assez souvent d'ailleurs. Les membres du conseil d'administration étaient pour la plupart d'anciens politiciens qui ne connaissaient pas grand-chose au commerce de détail.

Résultat: en 1989, le profit net de la SAQ avait été de 386 millions de dollars et 10 ans plus tard, en 1998, il était toujours de 386 millions. Le gouvernement était content parce que personne ne critiquait. Tout allait bien, madame la Marquise, à l'exception que la privatisation était constamment à l'ordre du jour.

Lorsque je suis arrivé comme PDG de la SAQ en 1998, j'ai tout simplement mis en pratique ce que j'avais appris dans le privé, rien de plus, rien de moins. Je me suis entouré des meilleures personnes possible, qu'elles viennent de l'extérieur ou non. J'ai augmenté sensiblement les salaires de la haute direction et j'ai mis en place des programmes de bonification basés sur la performance. J'ai obtenu du gouvernement qu'il remplace la majorité des membres du conseil d'administration par des gens qui avaient fait leurs preuves dans l'entreprise privée.

Dès lors, la SAQ a connu des augmentations substantielles, autant au niveau des ventes que des profits. Mes successeurs, Louis Roquet, Sylvain Toutant et, aujourd'hui, Philippe Duval, sont tous des gestionnaires qui ont d'abord fait leurs preuves dans le privé et qui ont continué à mettre l'accent sur la profitabilité à la SAQ.

Et le résultat a été stupéfiant. De 1999 à 2009, la SAQ a payé des millions en programmes de bonification et les profits ont plus que doublé, passant de 386 millions à plus de 800 millions aujourd'hui. Il y a une évidence dans tout cela: la nature humaine aime l'appât du gain et aucune loi du gouvernement ne viendra changer cette donnée. Donnez à quelqu'un un objectif à atteindre avec une récompense au bout et vous serez surpris des résultats.

Dans un but strictement politique, le gouvernement s'apprête à passer une loi qui abolirait pour deux ans les programmes de bonification dans les sociétés d'État à caractère commercial. Mis à part le fait que le gouvernement veut donner l'exemple, il se tire tout simplement dans le pied.

Croyez-vous une minute que, si la SAQ coupe les quelque 8 millions payés en bonification, cela va signifier que ses profits vont automatiquement augmenter du même montant? C'est plutôt le contraire qui va se produire. Que 400 directeurs de succursales décident de travailler un peu moins fort parce qu'ils n'auront plus droit à ces 5000$ ou 10 000$ supplémentaires et vous verrez que la profitabilité peut en prendre tout un coup.

C'est regrettable, mais il y aura toujours deux classes d'employés gouvernementaux. D'une part, il y a ceux dont la rémunération vient exclusivement des taxes et impôts que l'on paie et, d'autre part, il y a ceux dont le travail fait en sorte d'augmenter les revenus du gouvernement. Pénaliser ces derniers n'aidera pas les premiers mais leur nuira, car il y aura moins de revenus pour les payer.

Le gouvernement s'apprête à jeter le bébé avec l'eau du bain. Depuis maintenant 10 ans, les consommateurs du Québec sont très satisfaits de leur SAQ. Alors, ne faisons rien qui pourrait ramener les vieilles chicanes de privatisation en obligeant les gestionnaires à redevenir de simples fonctionnaires.