Le cinéma documentaire québécois a beaucoup contribué à la cinématographie mondiale depuis 1960. En fait, il y a contribué d'une manière démesurée, si on tient compte de la petite taille de nos ateliers, de nos télévisions, de nos boîtes de productions, de nos institutions, de nos moyens.

Mis à jour le 18 sept. 2009
Hugo Latulippe

Le cinéma documentaire québécois a beaucoup contribué à la cinématographie mondiale depuis 1960. En fait, il y a contribué d'une manière démesurée, si on tient compte de la petite taille de nos ateliers, de nos télévisions, de nos boîtes de productions, de nos institutions, de nos moyens.

Ce qui fait qu'aujourd'hui, de jeunes cinéastes de partout au monde veulent venir étudier dans notre Institut national de l'image et du son afin de s'abreuver à même la source de notre tradition, reconnue dans le monde pour son inventivité, sa pertinence, son bagout et sa contribution au progrès social, à l'avancée de la pensée et de l'art documentaire.

Ce qui fait aussi que les cinéastes documentaires québécois sont encore beaucoup invités dans les festivals de films internationaux. En plus de générer de bons films, disons qu'on surfe encore sur l'image d'un cinéma avec une petite touche de magie... Le Québec est une terre fertile pour le film documentaire.

Or, en 2009, des gens s'appliquent à tarir la source, à assécher la terre. Le cinéma documentaire ne va pas bien au Québec. Plusieurs menaces pèsent sur lui, à commencer par la perspective de devoir justifier économiquement chaque film avant de le faire, comme si la nécessité d'une parole libre, comme si la nécessité d'imaginer et de réinventer perpétuellement le monde, s'évaluait en dollars. Très rapidement, ce genre de calcul, de raisonnement, tue l'art, tue la création. Ce qui a toujours fait la force du cinéma d'ici, c'est justement son degré de création, son coefficient de liberté.

J'en suis certain, au moment d'entamer le tournage de Pour la suite du monde à l'Isle aux Coudres, il n'a jamais été question d'un film qui s'inscrive dans une case X-Y d'un marché X-Y. Il n'a jamais été question d'un besoin X-Y, identifié par un programmateur X-Y. L'idée était de créer un film qui changerait la vie comme les films d'ici ont changé notre vie 10 000 fois depuis Les Raquetteurs. Si l'on s'en tenait à une vision utilitariste du documentaire (ou alors, même carrément marchande), il n'y aurait plus jamais de Pierre Perrault au Québec. Nos films n'intéresseraient plus que nous, ils n'auraient plus de pertinence deux ans après leur création. Nous ne ferions plus du cinéma, mais une sorte de sous-traitance grise pour les salles de nouvelles ou les marchés ciblés, une production éphémère, à la mode, sans valeur à long terme (documentaire).

Même si le nouveau Fonds des médias du Canada n'a pas encore annoncé ses politiques, on redoute qu'elles soient teintées par les valeurs charriées par le gouvernement conservateur. On le sait, ces valeurs mettent en péril tout ce qui concerne l'État, le service public, le bien commun, nos systèmes de santé et d'éducation universels, Radio-Canada, les arts... Il ne fait aucun doute que le cinéma documentaire québécois pourrait s'éteindre ici. Et avec lui, – s'il faut absolument parler de chiffres! – les 15 000 emplois directs ou indirects qu'il crée au Canada (dont une forte proportion au Québec) et les 42 millions de valeurs d'exportation.

L'ère de Stephen Harper est difficile à traverser. Depuis déjà quelques mois, nos partenaires essentiels dans les télés affichent une réserve généralisée, ce qui fait qu'autour, le boîtes de productions indépendantes mettent un genou à terre. Des cinéastes chevronnés, parfois auréolés de prix dans des festivals d'ici et du monde entier, cumulent les refus et réfléchissent à arrêter leur cinéma. D'autres, plus chanceux, choisissent l'exil en Europe ou aux États-Unis, là où des investisseurs publics et privés connaissent la valeur de la twist documentaire québécoise. Triste perspective.

Pour sauver le documentaire québécois, il faudra parler fort dans les prochaines semaines. D'une seule voix. Il faudra que nous disions combien nous tenons à notre foisonnement culturel. Combien nous tenons à raconter le monde, à nous l'expliquer, à le transmettre à nos enfants avec nos mots, nos images, notre façon. Il faudra dire que nous ne voulons pas céder l'antenne aux productions anglaises, françaises, américaines, formatées pour convenir à un public standard, mondialisé. Le choix du public est déjà très clair à cet égard, les gens d'ici préfèrent le cinéma documentaire d'ici dans une proportion qui avoisine les 80%!

Le budget que l'ancien Fonds canadien de la télévision réservait au documentaire doit être reconduit et surtout bonifié dans le nouveau Fonds des médias. Puis, il nous faut urgemment développer une véritable politique du documentaire qui assurera le développement de ce secteur où nous brillons parmi les meilleurs depuis 50 ans.

Je connais personnellement des dizaines de gens pluggés sur le 220 de notre tradition documentaire, prêts à réinventer le genre et à faire rayonner le point de vue québécois sur les écrans et les télévisons d'ici et du monde. Il faut absolument que ces gens puissent tourner les 10 000 films qu'ils ont encore dans le corps!



L'auteur est cinéaste et producteur.