Le chef du groupe État islamique (EI) est mort jeudi. Amir Mohammed Saïd Abdel Rahman al-Mawla, mieux connu sous le nom d’Abou Ibrahim al-Hachimi al-Qourachi, dirigeait l’organisation terroriste depuis environ deux ans. Quelles conséquences sa disparition pourrait-elle avoir ? Explications.

Publié le 4 février
Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

Recul

L’impact de la mort d’al-Qourachi – qui s’est fait exploser lors d’une opération des forces américaines, selon la Maison-Blanche – est difficile à évaluer. « Il y a tout un débat en sciences politiques à savoir si ça fonctionne, tuer le chef d’un mouvement ou d’une organisation terroriste, dit Mia Bloom, professeure à l’Université d’État de Géorgie. La majorité des chercheurs disent que non, ça ne met pas un terme à une organisation. » Sa mort soulève beaucoup de questions sur la situation du groupe. « Ils sont en train de se reconstruire, peut-être plus vite que les analystes ne l’avaient estimé, note Haroro Ingram, chercheur au programme sur l’extrémisme à l’Université George Washington. La mort d’al-Qourachi – d’al-Mawla –, c’est difficile de ne pas y voir un recul. » Le professeur associé à l’Université de Sherbrooke Sami Aoun estime qu’elle aura un effet psychologique. « Sur le plan symbolique, le fait de décapiter un chef d’un groupe est déjà très significatif pour le moral et pour souligner que cette guerre continue contre cet islamisme ultraviolent qu’on appelle l’État islamique », explique-t-il. Il reste difficile de savoir combien de personnes se réclament du groupe EI, aussi connu sous son acronyme arabe Daech.

Méconnu

Avant d’accéder à la tête de l’EI, al-Qourachi avait participé aux massacres de la minorité yézidie, selon le groupe de réflexion américain Counter Extremism Project. « Il n’était pas connu pour son savoir religieux malgré sa fonction. Il était plus tortionnaire, fanatique », note Sami Aoun. L’homme d’origine turkmène était surnommé « professeur » et « destructeur ». Il a succédé à Abou Bakr al-Baghdadi, tué par une opération américaine en octobre 2019, mais il reste moins connu que ses deux prédécesseurs. Il aurait été dans la mi-quarantaine. « En deux ans, c’est très difficile de dire si al-Qourachi a laissé une empreinte dans le mouvement. Il n’était pas renommé comme Baghdadi », avance Mme Bloom. « Il est celui qui est resté le moins longtemps, dit M. Ingram. Je pense que c’est une indication de l’immense pression du groupe de la part des forces américaines et alliées, mais aussi possiblement une indication qu’il y avait de la pression interne en raison de controverses autour d’al-Mawla. » L’ancien officier de Saddam Hussein a été incarcéré dans une prison américaine en 2004, et a été dépeint par des responsables américains comme un informateur.

Succession

Pour l’EI, son dirigeant est le chef suprême. Et ne devient pas « calife » qui veut. « Ils vont choisir quelqu’un de très semblable à son prédécesseur, qui va se décrire comme un érudit religieux, qui va se décrire comme un vétéran du champ de bataille, qui va se décrire comme un descendant de la lignée du prophète Mahomet », suppose M. Ingram. On ignore qui pourrait maintenant lui succéder : l’organisation terroriste aime opérer dans le secret. « Même dans le cas d’al-Baghdadi, ça a pris des années avant qu’il fasse une apparition publique et des semaines avant qu’il ne sorte un message audio », précise-t-il. Le nouveau chef sera aussi présenté sous un autre nom symbolique. « Ce serait un échec important si son identité était exposée trop tôt », estime M. Ingram.

Organisation

La mort d’al-Qourachi survient alors que l’EI a repris une place dans l’actualité avec un assaut contre une prison dans la région syrienne de Hassaké, qui a fait 373 morts. L’organisme djihadiste s’est fait connaître en Irak et en Syrie, où elle a déclaré un califat en 2014. Elle a été défaite en 2019, mais n’a pas été enrayée pour autant. « Même si on n’en entendait pas parler, ça ne veut pas dire qu’il ne continue pas à y avoir des opérations ou des attaques terroristes en Syrie ou en Irak », rappelle Mme Bloom. Elle souligne que le mouvement terroriste grandit à l’extérieur du Moyen-Orient, aux Philippines ou dans le Sahel africain, par exemple. La branche État islamique au Khorasan (ISIS-K) s’est fait connaître en Afghanistan avec un attentat-suicide en août dernier. Sur plusieurs territoires, il y a des dissensions et des affrontements entre différents groupes djihadistes, qu’ils se réclament de l’État islamique ou d’Al-Qaïda. Dans la région où al-Qourachi est mort, le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham est aussi présent. « Al-Qourachi et al-Baghdadi ont été tués dans un territoire en partie contrôlé par [ce groupe], note Mme Bloom. Il se peut que ce soit une indication que Daech est faible, parce qu’il y a de la compétition entre les groupes djihadistes dans la région. »

Avec l’Agence France-Presse

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    L’opération a fait, en plus d’al-Qourachi, « au moins » trois victimes civiles, dont deux enfants, selon le Pentagone.
    AGENCE FRANCE-PRESSE