À un mois et demi de la présidentielle, l'opposition et la société civile russes se préparent à la contestation. Depuis les manifestations monstres contre les résultats «frauduleux» des législatives du 4 décembre, les nouvelles organisations citoyennes pullulent. Leur objectif: profiter de la vague pour en finir avec le régime Poutine et instaurer une réelle démocratie.

Mis à jour le 19 janv. 2012
Frédérick Lavoie, collaboration spéciale LA PRESSE

Mardi, 18h. Le petit studio de la toute nouvelle webtélévision communautaire SOTV est plein à craquer. La réunion du «comité citoyen» est à peine commencée que les objections se font déjà entendre. «Nous avons besoin d'un président d'assemblée plus neutre!», lance un barbu au fond de la salle, qui ne veut pas voir le leader du Front de gauche, Sergueï Oudaltsov, mener les discussions. La proposition est appuyée par une majorité. Le rôle reviendra à un organisateur apolitique des manifestations de décembre.

Après une heure de débats et de multiples votes à main levée, l'assemblée réussit à s'entendre sur une chose: le nom de l'organisation, qui s'appellera simplement «Mouvement citoyen». Sa tâche principale sera de faire avancer les revendications des dizaines de milliers de Russes qui ont pris les rues de Moscou et d'ailleurs, le 10 et le 24 décembre pour exiger des «élections honnêtes» et une «Russie sans Poutine». Le mouvement devra aussi assurer l'organisation du prochain grand rassemblement, le 4 février, un mois jour pour jour avant la présidentielle, dont le premier ministre Vladimir Poutine est donné gagnant.

À plusieurs reprises durant l'assemblée, le ton monte. Chacun a son mot à dire et veut partager ses idées sur les moyens à prendre pour faire pression sur le pouvoir et le forcer à tenir des élections libres. Les leaders, aussi modérateurs, écoutent patiemment, parfois au bord de l'exaspération, notent chacune des propositions, même les plus farfelues. Périodiquement, l'assemblée doit voter sur des amendements... ou sur la nécessité de voter ou non sur ces amendements. Dur, dur, la démocratie directe!

Pendant ce temps, le pouvoir, bien en selle et visiblement uni malgré la contestation, a beau jeu. Certes, le président sortant, Dmitri Medvedev, a annoncé des réformes à la mi-décembre pour répondre aux appels de la rue: retour au système électif pour les gouverneurs régionaux, simplification de l'enregistrement des partis et des candidats présidentiels, etc. Mais le premier ministre et homme fort du pays Vladimir Poutine continue de regarder l'opposition de haut.

Un fantasme...

Hier, après l'annonce de la création de la Ligue des électeurs - autre organisation apolitique qui cherche notamment à coordonner les activités citoyennes d'observation du scrutin présidentiel -, Vladimir Poutine a fait savoir qu'il était prêt à rencontrer ses fondateurs. «Mais ils ne m'ont jamais invité», s'est plaint le premier ministre, sans nommer la poignée de célèbres journalistes, blogueurs, écrivains, acteurs sociaux et autres artistes à l'origine de la Ligue.

Récemment, Poutine avait également déploré le fait que cette opposition disparate, qui réunit des groupes de l'extrême droite à l'extrême gauche sous des revendications plus civiques que politiques, n'ait ni leader incontesté ni plateforme politique.

La très populaire écrivaine Lioudmila Oulitskaïa, une des fondatrices de la Ligue des électeurs, a un autre point de vue. «Nous devons avant tout obtenir des élections honnêtes. Discuter de nos préférences politiques aujourd'hui n'aurait aucun sens», a-t-elle dit hier en conférence de presse.

Pour l'heure, le Mouvement citoyen, la Ligue des électeurs et d'autres organisations n'ont qu'un mot d'ordre pour le scrutin du 4 mars: voter pour n'importe quel candidat, sauf Poutine.

Sentant le vent de changement, certains des adversaires de Poutine, jusque-là plus ou moins loyaux à ce dernier, ont même osé promettre récemment d'accéder aux exigences des manifestants quant à des réformes politiques s'ils sont élus à la présidence, voire de démissionner dès que celles-ci seraient mises en place. Mais le premier ministre demeure de loin le candidat le plus populaire, et sa défaite ne reste pour l'instant qu'un fantasme dans la tête de ses opposants.