La Russie n'avait pas connu un tel mouvement populaire de toute l'ère poutinienne. Samedi, des dizaines de milliers de Russes sont sortis dans les rues pour dénoncer les résultats «frauduleux» des législatives du 4 décembre, remportées par le parti de Vladimir Poutine. L'homme fort du pays a préféré garder le silence sur cette première menace sérieuse à son régime. Le président Dmitri Medvedev a quant à lui indiqué hier, sur sa page Facebook, qu'il n'était «pas d'accord» avec les revendications des manifestants.

Mis à jour le 12 déc. 2011
Frédérick Lavoie, collaboration spéciale LA PRESSE

À Moscou, ils étaient au moins 50 000 protestataires place Bolotnaïa («des marécages») à exiger des «élections honnêtes» et «la libération des prisonniers politiques», arrêtés lors des nombreuses manifestations - la plupart non autorisées - qui ont eu lieu depuis le scrutin.

La foule était des plus hétéroclites: de vieux communistes, de jeunes anarchistes, des nationalistes, des libéraux, mais surtout de simples citoyens de tous âges et toutes classes sociales, peu habitués à prendre la rue.

Elena Barkova, 38 ans, n'avait pas participé à une manifestation depuis le début des années 90. «Je suis venue protester contre les fraudes électorales, car la limite de notre patience a été dépassée. On ne peut plus endurer cela», explique cette employée d'une société de transport ferroviaire, venue un bouquet de fleurs à la main pour marquer le caractère pacifique du rassemblement.

«Un coup d'État»

Sergueï, entrepreneur de 43 ans, avait acheté un sac de sifflets pour les distribuer aux autres manifestants. «Je veux que notre voix soit entendue le plus fort possible. Je n'en peux plus des injustices et des violations de la loi. Ces élections ont clairement démontré que le pouvoir ment. Ce qui se passe dans les faits, c'est un coup d'État. Ceux qui ont le pouvoir veulent le conserver et, pour cela, ils violent la loi. Nous, nous la défendons.»

Selon les résultats officiels publiés hier par la Commission électorale centrale, Russie unie a conservé de justesse sa majorité à la Douma. La formation dirigée par Vladimir Poutine a décroché 238 des 450 sièges de la chambre basse du Parlement. Or, selon les observateurs indépendants, en excluant les bureaux de scrutin où des fraudes ont été recensées, le parti du pouvoir n'aurait récolté que 30% des suffrages, au lieu des 49,3% annoncés.

Revendications

Place Bolotnaïa, les leaders des différents mouvements d'opposition se sont succédé durant plus de trois heures pour répéter essentiellement les mêmes exigences envers le régime: l'annulation des résultats des élections, l'organisation d'un nouveau scrutin, la démission du chef de la Commission centrale électorale, Vladimir Tchourov, une enquête sur les fraudes du 4 décembre et une modification de la loi électorale, afin notamment de faciliter l'enregistrement des partis de l'opposition.

Les orateurs ont donné deux semaines au régime pour remplir leurs demandes, sans quoi ils reprendraient la rue le 24 décembre.

Des manifestations ont également eu lieu dans des dizaines d'autres villes du pays. Quelques-unes n'avaient pas reçu l'approbation des autorités, dont celle de Kazan, où une centaine de personnes ont été interpellées. À Moscou, les dizaines de milliers de policiers postés autour de la place Bolotnaïa et ailleurs au centre-ville sont restés passifs, alors qu'ils avaient procédé durant la semaine à des centaines d'arrestations lors d'autres rassemblements.

Mot d'ordre de Medvedev

Selon le journal en ligne Gazeta.ru, le président Dmitri Medvedev aurait donné l'ordre aux forces de l'ordre d'éviter tout affrontement. Il aurait également donné le feu vert aux chaînes de télévision fédérales - étroitement contrôlées par le régime - pour diffuser des images du rassemblement à Moscou, après une semaine de silence télé sur la grogne postélectorale.

De son côté, le premier ministre Vladimir Poutine a fait savoir par l'entremise de son porte-parole qu'il n'entendait pas commenter les manifestations. Plus tôt la semaine dernière, il avait accusé ceux qui contestaient les résultats des élections de recevoir du financement du département d'État américain.