C'est de la propagande nazie. Ce n'est pas le cadavre de Jacob Djougachvili sur cette photo», tonne le jeune homme au nez aquilin en montrant du doigt une photo exposée dans la vitrine du musée consacré à Staline, dans la ville de Gori.

Mis à jour le 7 déc. 2011
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

La guide du musée, Natia Revazashvili, baisse les yeux au sol. Elle n'ose pas dire un mot. Que répondre à l'arrière-petit-fils de Staline, qui porte lui aussi le nom du premier fils de l'ancien leader soviétique, Jacob Djougachvili? Que répondre à l'héritier direct d'un des pans les plus controversés de l'histoire soviétique?

La guide venait tout juste de raconter que Jacob Djougachvili a été fait prisonnier par les nazis en 1941 et fusillé après que son père eut refusé de l'échanger contre des officiers allemands. «C'est une légende. Mon grand-père Jacob est mort au combat. Il est mort sous les bombes, lance le Géorgien de 39 ans. C'est n'importe quoi, ce musée. On devrait le fermer!»

La jeune femme, qui a été embauchée il y a à peine six mois, opte pour le silence. Et un hochement de tête respectueux.

Ce n'est pas la première visite de Jacob Djougachvili au musée de Gori, principal musée consacré à la mémoire de l'ex-homme fort de l'URSS, qui est né dans cette petite ville de la province géorgienne. Il y vient souvent faire son tour pour discuter avec les gestionnaires de l'institution. Vingt ans après la chute de l'Union soviétique, il y est toujours reçu avec beaucoup d'égards. Pas question de payer le billet d'entrée ou pour la visite guidée. Jacob Djougachvili est ici un peu chez lui. Mais il s'y sent drôlement mal à l'aise depuis quelques années.

Il y a 10 ans, l'artiste géorgien avait invité LaPresse à Gori pour la même visite. À l'époque, il arborait une fierté certaine en marchant dans les grandes salles d'exposition du musée. Il louait le talent de poète de son grand-père, tout en évitant de parler de politique.

Mais aujourd'hui, il fulmine. «Depuis une dizaine d'années, quand je ne suis pas en train de faire une toile, ma principale occupation est de faire des recherches historiques sur mon arrière-grand-père et l'Union soviétique. C'est important parce qu'on se fait mentir sans arrêt sur l'histoire et, du coup, sur notre avenir.» Il poursuit d'ailleurs le Parlement russe, la Douma, pour certaines informations véhiculées sur son aïeul.

Assis dans un café de Tbilissi, la capitale géorgienne qu'il habite avec sa femme Nino et sa petite fille de 3 ans, Olga Ekaterina, Jacob Djougachvili expose sa vision de l'histoire. Son grand-père n'était pas un dictateur, mais un grand chef. Il a été assassiné par ses plus proches collaborateurs qui s'opposaient aux réformes démocratiques qu'il voulait mettre de l'avant en Union soviétique. L'élite corrompue du Parti communiste qui a voulu sa mort a répandu une tonne de mensonges sur son règne après sa mort et l'a accusé de la mort de millions de personnes. Et des décennies plus tard, ces mêmes conspirateurs ont fini par saborder l'Union soviétique «pour légitimer les richesses hallucinantes qu'ils avaient accumulées pendant l'ère soviétique», lance-t-il. Adulé dans l'Ouest, Mikhaïl Gorbatchev ne trouve aucune grâce à ses yeux. «C'est un traître, tranche-t-il. Plus de 200 millions de ses compatriotes le détestent parce qu'il a détruit l'Union soviétique.»

Jacob Djougachvili ne s'en cache pas: l'ancien empire soviétique lui manque. Cruellement. Il s'ennuie de l'éducation qu'il a reçue dans une école de l'élite communiste à Moscou, des logements gratuits fournis à la population et des services de santé auxquels les citoyens soviétiques avaient droit. «Ma fillette s'est brûlée il y a quelques jours. Si je n'avais pas eu 100 lari (l'équivalent de 60 dollars), personne n'aurait sauvé une enfant brûlée au deuxième degré», s'indigne-t-il. «Nous avons perdu toute la sécurité que nous avions et regarde ce que nous avons gagné en échange», dit-il en montrant la fenêtre.



Dehors, la vie grouille dans les rues du Vieux Tbilissi alors que les chantiers de restauration d'anciennes maisons vont bon train. En 10 ans, la ville s'est visiblement enrichie. Elle est aussi beaucoup plus sûre, grâce à une réforme de la police mise de l'avant par Mikheïl Saakachvili, actuel président géorgien. «Ce n'est que de la poudre aux yeux. Tous ceux qui peuvent partir de Géorgie le font. Je n'ai plus un seul ami ici. Ils ont tous émigré en Europe, aux États-Unis, mais surtout en Russie.» Et Jacob Djougachvili s'apprête à faire de même.

Il a récemment abandonné sa nationalité géorgienne pour se munir de la nationalité russe. «Je veux que ma fille soit éduquée en Russie. Ici, elle n'apprendrait que la propagande mise de l'avant par le gouvernement qui ne veut plus que les jeunes acquièrent un sens critique.»

Pour sa part, il espère mener à bien un grand projet politique aux côtés d'un groupe de complices. Se réclamant du communisme «de l'époque de [son] arrière-grand-père», Jacob Djougachvili aimerait instaurer en Russie, et ensuite dans d'autres anciennes républiques soviétiques, un vote qui permettrait aux citoyens d'évaluer la performance de leur président. Si la majorité de la population se disait mécontente après quatre ans de mandat, le président déchu irait directement en prison, sans passer go ni réclamer 200$.

Jacob Djougachvili aimerait aussi rebâtir l'empire perdu. Il n'est pas le seul à rêver de la chose. De récents sondages démontrent que 20% de la population russe veut le retour de l'Union soviétique et que 39% croient que la chute de l'URSS a été une tragédie.

La Géorgie, qui a vécu il y a à peine trois ans une guerre avec la Russie, est l'endroit le moins réceptif de toute l'ex-URSS à l'idée d'une réunification. Et, du coup, aux héritiers de Staline.

Neveu de Jacob Djougachvili, portant le même nom que l'ex-chef soviétique, Joseph Djougachvili est déjà conscient de la chose. Il n'a que 16 ans, mais il sait que son rêve de devenir chef d'orchestre sera tributaire de la politique. «Selon qui est au pouvoir, mon nom peut me nuire ou m'aider», dit le jeune homme qui excelle déjà au piano. «Ces jours-ci, quand je me présente, les gens plus âgés pensent que je blague. Les plus jeunes? Ils n'ont jamais entendu parler de Joseph Djougachvili», dit-il, en admettant que l'histoire, dans son pays, suit le vent.

C'est par l'entremise de la photographe montréalaise Heidi Hollinger que j'ai connu Jacob Djougachvili. Lors d'un séjour en Géorgie en 2002, l'artiste m'avait accordé une entrevue dans le cadre du 50e anniversaire de la mort de son grand-père. Sa femme, Nino, et lui ont aussi été mes guides dans ce pays d'exception du Caucase.

POPULATION

1991 4,8 millions

2011 4,45 millions

REVENU NATIONAL BRUT PAR HABITANT

1992 750$

2010 2690$

Statistiques: Banque mondiale

Photo: Laura-Julie Perreault, La Presse

Aujourd'hui, Vassily et Joseph Djougachvili sont âgés respectivement de 12 et de 16 ans. Arrière-arrière-petits-fils de Staline, ils doivent composer tous les jours avec l'héritage familial.