Le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, comme l'indique son nom, a des racines familiales en Italie et en Allemagne. Polyglotte, il réside aujourd'hui en Belgique après avoir vécu dans divers pays, dont la France.

Mis à jour le 26 nov. 2011
Marc Thibodeau LA PRESSE

Bien qu'il se considère par son histoire personnelle comme un «symbole de l'Europe», il jette un regard amer sur l'évolution du continent, aujourd'hui soumis selon lui à une «dictature économique» qui tire profit de la crise de la dette pour imposer des réformes radicales sans tenir compte de l'opinion des populations concernées.

«L'Europe que j'ai appelée de mes voeux, l'Europe que j'aime, fondée sur des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, je ne la vois pas», relève en entrevue l'intellectuel, qui enseigne à l'Académie royale des beaux-arts de Liège.

Dans une tribune coup-de-poing parue il y a quelques jours dans l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, il s'indignait de l'emprise exercée sur le continent par les marchés financiers et les «technocrates» en poste à Bruxelles, où siège la Commission européenne.

Ils ont obtenu tour à tour, dit-il, la chute des gouvernements de la Grèce et de l'Italie et leur remplacement par des économistes «sans légitimité démocratique» qui ont contribué par le passé «à la crise qu'ils sont sensés endiguer». C'est le cas notamment du nouveau premier ministre italien Mario Monti, qui a déjà travaillé comme conseiller pour le géant financier américain Goldman Sachs.

L'indignation politique suscitée par le projet de l'ancien premier ministre grec, Georges Papandréou, de tenir un référendum sur les mesures d'austérité envisagées témoignait éloquemment, selon Daniel Salvatore Schiffer, du peu d'importance accordée à la volonté populaire.

Le philosophe n'est pas le seul à l'heure actuelle à dénoncer haut et fort la manière dont les élites européennes réagissent à la crise de la dette.

Dans une récente lettre ouverte, Thomas Coutrot, qui copréside l'organisation Attac, affirme que la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international mènent actuellement de concert une offensive sans précédent contre «les compromis sociaux concédés après la Seconde Guerre mondiale».

Jean-Pierre Joyet, qui préside l'Autorité des marchés financiers en France, a déploré de son côté dans une sortie publique remarquée «la dictature de fait» exercée par les marchés sur l'Europe. Il a prévenu du même souffle que les citoyens finiraient par se révolter contre cette situation.

Les mises en garde qui s'accumulent ne semblent pas avoir infléchi d'un iota la ligne de conduite des dirigeants concernés.

À l'issue d'un minisommet, le président français Nicolas Sarkozy et la chancelière allemande Angela Merkel ont annoncé cette semaine qu'ils proposeraient sous peu de nouvelles mesures pour favoriser «l'intégration» des pays membres de la zone euro.

La Commission européenne tente parallèlement, malgré les objections catégoriques de Berlin, de faire avancer l'idée d'obligations européennes communes, les eurobonds. Son dirigeant, José Manuel Barroso, prévient que les instances européennes devront pouvoir exercer un contrôle accru sur les budgets des États membres si cette option se concrétise.

«Obscures agences»

Les agences de notation continuent de leur côté de faire pression sur plusieurs pays de la zone, dont la Belgique, qui a vu cette semaine ses coûts d'emprunt augmenter, ainsi que la France. Le gouvernement hexagonal craint comme la peste de se voir retirer la cote AAA de sa dette et multiplie les ponctions budgétaires pour la conserver.

«C'est incroyable que des pays puissants comme la France et l'Italie plient devant d'obscures agences de notation basées à New York», s'emporte Daniel Salvatore Schiffer.

Selon lui, l'entêtement des élites politique et financière finira par susciter un puissant mouvement de révolte. Les manifestations d'envergure survenues dans des pays soumis à de sévères plans d'austérité ainsi que le mouvement des indignés ne sont que les signes avant-coureurs d'une vague plus violente, prédit le philosophe. «En 1789, on a fait la révolution pour moins que ça», conclut-il.