Les uns sont prêts à faire la révolution pour en finir avec le régime de Vladimir Poutine. Les autres comptent défendre son pouvoir autoritaire jusqu'au bout. Imaginez ces ennemis jurés assis à la même table pour façonner ensemble l'avenir de la Russie. C'est le pari fou qu'ont fait les organisateurs de débats politiques entre des représentants de la jeunesse «poutinienne» et ceux de l'opposition libérale. Notre collaborateur a assisté à l'un de ces échanges électriques.

Mis à jour le 17 juin 2011
Frédérick Lavoie LA PRESSE

Mardi soir. Le sous-sol du bar moscovite ArteFaq est plein à craquer. Dans la foule, les jeunes pro-Poutine de l'organisation Nachi («Les nôtres») et les opposants libéraux du mouvement Solidarnost («Solidarité») se côtoient pour la première fois d'aussi près.

Habituellement, ils s'évitent. Ou se lancent des insultes par blogues interposés. Chacun représente le diable aux yeux de l'autre. Mais ce soir, leurs leaders ont accepté de débattre entre eux. Et ils se devaient de venir montrer qu'ils ne sont pas des froussards.

Il est 20 h. Sur la scène, le débat est à peine commencé que déjà les «nachistes» menacent de poursuivre les «solidaires» en diffamation. Le ton est donné. Les accusations fusent de toutes parts. Entre les cris de la foule et l'indiscipline des six participants au débat, les animateurs sont impuissants. Les esprits sont chauffés à blanc.

«Vous voulez faire une révolution dans le sang, comme dans les pays arabes?», accuse la représentante de Nachi Maria Kislitsyna. «Le sang, ce sont les dictateurs qui le font couler, pas le peuple», lui répond le «solidaire» Konstantin Iankaouskass, qui admet être prêt à prendre la rue pour faire tomber le régime de l'ex-président Vladimir Poutine, aujourd'hui premier ministre.

Rare débat

Dans la salle, un nachiste se lève et menace du poing un spectateur solidaire qui vient d'interrompre sa leader. Ce genre d'incident se produit à quelques reprises. Mais chaque fois, les deux camps réussissent à modérer les ardeurs de leurs partisans, prêts à en découdre. L'heure est au débat politique, pas au combat à mains nues.

Et en Russie, ce genre de débat est rare. Depuis que Vladimir Poutine a mis au pas les télévisions étatiques, peu après son arrivée au pouvoir, en 2000, les opposants libéraux ne sont plus invités aux joutes oratoires télévisées. Alors qu'ils dominaient la vie politique durant la présidence de Boris Eltsine (1991-1999), ils sont aujourd'hui relégués à la marginalité, faute de pouvoir faire connaître leurs idées à un large public.

Sur la scène, la ronde des accusations se poursuit. «Contrairement à vous, chaque jour nos militants font des actions concrètes», prétend la nachiste Maria. «Ils font fermer des casinos illégaux, rénovent les appartements des vétérans de la guerre... Et vous, que faites-vous?»

«Nous défendons les militants russes emprisonnés lors des manifestations pro-démocratiques en Biélorussie!» rétorque la solidaire Anastassia Rybatchenko.

Un progrès

Même si aucun des deux camps n'osera reconnaître ouvertement les bons coups de l'autre, le simple fait de les entendre de vive voix constitue un progrès, croit Mikhaïl Velmakine, l'un des organisateurs du débat.

«Par la suite, les discussions se poursuivront sur l'internet. Durant quelques jours, les militants continueront à débattre des thèses défendues par chacun, des questions qui ont été posées et des accusations personnelles. Je suis certain que de cela ressortiront quelques idées constructives.»

Mikhaïl Velmakine espère pouvoir organiser de tels échanges chaque mois entre différents groupes politiques, notamment en prévision des législatives de décembre prochain et de la présidentielle de mars 2012. «Habituellement, chacun voit en l'autre un ennemi. Aujourd'hui au moins, ils auront vu en lui un adversaire. C'est déjà un point positif.»