À l'approche de la cinquantaine, Birgit et Horst Lohmeyer ont décidé que le moment était venu de quitter Hambourg pour s'installer à la campagne. Au bout de longues recherches, le couple d'artistes a découvert sa maison de rêve à Jamel, village situé au nord-est de l'Allemagne.

Mis à jour le 26 févr. 2011
Marc Thibodeau, Envoyé spécial LA PRESSE

On les a avisés, avant l'achat, que l'un de leurs futurs voisins était un sympathisant néonazi connu. Ils n'en ont pas fait trop de cas.

«Si la situation avait été celle que l'on connaît aujourd'hui, jamais nous n'aurions acheté ici», a confié cette semaine Mme Lohmeyer en sirotant un café dans sa chaleureuse résidence.

À leur arrivée, leur voisin, Sven Krüger, partageait une maison avec sa mère et sa soeur. Plusieurs bâtiments du village étaient vides et à l'abandon.

Mais l'entrepreneur en démolition, membre en vue d'une formation d'extrême droite bien établie dans la région, le Parti national-démocrate (NPD), avait des projets en tête. Il s'employait à attirer dans le village d'autres familles acquises à ses idées extrémistes, héritées de son père, admirateur du Troisième Reich.

«Les résidants qui ne partageaient pas l'idéologie néonazie ont été graduellement poussés à partir», dit le maire responsable de Jamel, Uwe Mandel, qui réside dans une ville voisine. Aujourd'hui, près des deux tiers des maisons du village sont occupées par des militants d'extrême droite.

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Le processus de transformation du village ne s'est pas fait sans heurts. En 1992, des extrémistes qui s'étaient réunis dans le village pour célébrer l'anniversaire de naissance d'Adolf Hitler ont vandalisé la voiture du maire de l'époque. L'élu était venu prêter main-forte à une famille qui avait porté plainte contre ses voisins amateurs de chants néonazis.

La même famille a découvert un jour que ses poulets avaient été tués par des inconnus et pendus à la clôture de la maison. Poussée à bout, elle est partie après quelques années.

D'autres familles qui voulaient acheter une demeure dans le village ont été averties qu'elles n'étaient pas les bienvenues.

Au début des années 2000, les policiers ont enquêté sur place après que des chasseurs eurent signalé que des hommes pratiquaient le tir dans des champs voisins de Jamel. Sven Krüger a été accusé d'organiser une bande armée. L'homme a été arrêté des «dizaines» de fois pour différents délits sans jamais rester très longtemps en prison. Encore la semaine dernière, les policiers sont venus l'appréhender pour possession illégale d'armes.

«Ils s'organisent toujours pour être à la limite de la légalité par leurs actions», explique M. Mandel.

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La commune a récemment exigé le retrait du village d'un rocher sur lequel figure une plaque précisant que Jamel est un territoire «libre, social, national», un écho clair au national-socialisme, plus connu sous le nom de nazisme.

Les autorités ont aussi demandé le retrait d'un panneau qui montre la distance séparant la petite agglomération du lieu de naissance d'Adolf Hitler.

Ces indications renvoient clairement au Troisième Reich, mais les militants évitent d'utiliser des signes explicites comme la croix gammée, interdits par la loi.

Lors du passage de La Presse cette semaine, le panneau et la pierre figuraient toujours bien en vue au bout de la rue principale du village.

La rue a bien piètre allure. Quelques maisons à moitié détruites lui donnent un air sinistre. Un gros conteneur métallique bleu sur lequel figurait une affiche du NPD était posé devant l'une des résidences. Sur un arbre voisin, une cible en carton représentant un militaire est criblée de plombs.

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Le couple Lohmeyer vit en retrait du coeur du village, au bout d'une petite route où ils ne circulent qu'en voiture.

Les premières années de vie à Jamel se sont passées sans trop de heurts. Les choses se sont corsées lorsqu'ils ont commencé à tenir chaque été à Jamel un festival rock «pour la démocratie et la tolérance». L'initiative, explique l'écrivaine, vise à montrer que le village n'appartient pas aux néonazis.

Lors du plus récent festival, un des résidants extrémistes, accompagné d'un homme venu de l'extérieur, a rendu une visite impromptue aux festivaliers. «Ils cherchaient la bagarre. Ils ont pris à partie un des participants et l'ont frappé au visage, lui brisant le nez. Les policiers sont venus, ils ont été arrêtés et le blessé a été emmené à l'hôpital», relate Mme Lohmeyer.

«Les policiers nous ont conseillé d'arrêter le programme musical un peu plus tôt en relevant qu'ils ne pourraient pas garantir notre sécurité», souligne l'artiste.

Selon elle, les policiers ont cherché à passer sous silence le caractère néonazi de l'incident pour «minimiser le problème».

Quelques semaines après le festival, des centaines de personnes ont convergé vers le village à l'occasion du mariage de Sven Krüger. Plusieurs hauts responsables du NPD étaient présents pour l'occasion.

La fête a duré presque toute la nuit, relate Mme Lohmeyer, qui a entendu des chants néonazis jusqu'à quatre heures du matin.

Photo: AP

La photo d'un soldat criblé de balles trône sur un arbre dans une aire de jeu, à Jamel.

Le couple est resté réveillé pratiquement jusqu'à l'aube, craignant le pire. «C'était quelques semaines après le festival rock. On avait peur que 200 ou 300 personnes ivres se disent que ce serait bien de nous rendre visite», relate-t-elle.

Bien qu'il n'ait jamais été menacé directement au fil des ans, le duo a reçu plusieurs mises en garde indirectes.

Un rat mort a été placé dans leur boîte aux lettres. Une carcasse d'animal mort a été posée sur une clôture. «Elle était tellement pourrie qu'il était difficile de savoir ce que c'était exactement», relate Birgit Lohmeyer. Un matin, elle a aussi découvert un tas de fumier dans son entrée.

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Le couple originaire de Hambourg ne se fait pas d'amis dans le village en acceptant de parler aux médias de la situation à Jamel.

Les autres résidants qui ne sont pas identifiés à la mouvance néonazie évitent généralement d'intervenir publiquement.

«Ces problèmes ont toujours existé et existeront toujours», a commenté brièvement par téléphone une femme qui réside dans le village.

Les sympathisants néonazis eux-mêmes évitent tout contact avec les journalistes. Sven Krüger, que La Presse a tenté en vain de joindre à quelques reprises, s'est contenté de déclarer récemment que «rien de qui est écrit à (son) égard n'est fondé».

Mais malgré l'atmosphère pesante qui résulte de cette difficile cohabitation, l'artiste et son mari n'ont aucune intention de quitter le village.

Ils craignent que des néonazis rachètent leur maison s'ils décident de partir. Et ils ne veulent pas donner l'impression de fuir. «Ce serait un mauvais signal».

Photo: AP

Birgit et Horst Lohmeyer tentent de résister à l'invasion néonazie, à Jamel.