La lutte des féministes islandaises a été âpre, mais elle a finalement porté ses fruits: la semaine dernière, les parlementaires ont adopté une loi qui interdit les bars de danseuses nues dans la «terre de glace».

Publié le 5 avr. 2010
Judith Lachapelle LA PRESSE

Pas pour des raisons religieuses, comme c'est le cas ailleurs dans le monde. Mais bien parce que ce commerce est contraire aux valeurs d'équité entre hommes et femmes. «Il est inacceptable que des femmes, ou des personnes en général, soient des produits destinés à la vente», a déclaré la semaine dernière la députée Kolbrún Halldórsdóttir, à l'origine du projet de loi.

Les effeuilleuses n'auront pas émoustillé les Islandais très longtemps. Les premiers bars de danseuses n'ont ouvert qu'en 1995 avant de se répandre rapidement dans tout le pays. «En 2000, il y en avait autant qu'à Copenhague», souligne Gudný Gústafsdóttir, porte-parole de l'Association féministe de l'Islande, jointe jeudi à Reykjavik. Copenhague compte plus d'un million d'habitants, contre seulement 320 000 pour toute l'Islande...

En 2007, une première loi a interdit l'exploitation de bars de danseuses, à l'exception des établissements qui recevraient un permis des autorités. Une douzaine de bars, la majorité dans la capitale, sont encore en exploitation. Une proportion légèrement plus élevée qu'une ville comme Laval, qui en compte une dizaine pour une population de 390 000 personnes.

N'empêche: pour les féministes islandaises, c'était trop. D'autant plus que de plus en plus de femmes qui y travaillent arrivent d'Europe de l'Est. Dans certains cas, les craintes que ces femmes aient été victimes de trafic de personnes sont élevées. Selon la police islandaise, une centaine de femmes se rendent chaque année en Islande pour travailler comme danseuses.

Et la prostitution?

«Les gens sont devenus plus inquiets et se sont intéressés au débat», dit Katrín Anna Gudmundsdóttir, membre du groupe féministe islandais. La perspective que le crime organisé se soit emparé du réseau a également joué.

Mais la danse lascive dans des clubs légaux n'est-elle pas préférable à la prostitution dans la clandestinité? Les féministes ne sont pas d'accord. «La présence des bars de danseuses augmente la prostitution au lieu de la diminuer», dit Katrín Anna Gudmundsdóttir. Si nous voulons combattre la prostitution et le trafic des femmes, nous ne pouvons accepter que les femmes soient une marchandise qu'on peut acheter et vendre.»

«La prostitution n'est pas le plus vieux métier du monde, c'est probablement la plus vieille oppression du monde, dit Mme Gudmundsdóttir. On ne peut pas la rendre moins dangereuse en la légalisant. Il s'agit d'une forme de violence, alors on n'a pas le choix de l'interdire. Nous n'arriverons peut-être pas tout de suite à éliminer la prostitution, mais un jour, quand nous aurons plus d'équité et de liberté, la prostitution ne sera plus envisageable.»

Gudný Gústafsdóttir associe ce «marketing des femmes» au courant néolibéral et néocapitaliste selon lequel «l'idée principale est la liberté de tout le monde». «Mais cette soi-disant liberté heurte des gens, dit-elle. J'espère que cette crise que l'on vit avec le néolibéralisme forcera les gens à questionner leurs valeurs.»

La riposte des proprios

L'Islande est-elle une terre de rêve pour les féministes? L'idée fait sourire les Islandaises. «Nous sommes un petit pays, c'est peut-être plus facile de rejoindre la population, dit Mme Gudmundsdóttir. Et nous avons eu des modèles très forts.» L'Islande a déjà eu une femme comme présidente en 1980, et a élu l'an dernier une première ministre ouvertement lesbienne.

Et qu'en pense la population? «Je crois qu'elle nous appuie », dit Gudný Gústafsdóttir, qui note un changement dans les mentalités.

La loi a été adoptée sans opposition. Les propriétaires de bars songent à contester la législation, au nom de la liberté d'entreprise. L'interdiction doit entrer en vigueur le 1er juillet.