Après neuf ans et demi d'enquêtes et de procédures, un procès «hors normes» s'est ouvert hier matin au tribunal correctionnel de Pontoise, au nord de Paris. Hors normes, car il durera quatre mois entiers, s'appuiera sur 534 pièces à conviction, 90 tomes de dossiers, mais se déroulera pratiquement en l'absence des familles des victimes.

Mis à jour le 3 févr. 2010
Louis-Bernard Robitaille, Collaboration spéciale AGENCE FRANCE-PRESSE

À l'exception des proches des quatre victimes au sol et de la famille du commandant de bord, qui a refusé tout arrangement financier avec Air France, les familles des 108 autres victimes ont accepté une indemnisation, assortie d'une clause de totale confidentialité, et d'une renonciation définitive à toute poursuite. Malgré la présence de quelque 200 journalistes et techniciens, et la mobilisation de nombreux ténors du barreau français, ce sera, comme l'a dit hier la présidente du tribunal, un procès d'une «inévitable technicité».Un procès au cours duquel, de manière générale, les victimes risquent de passer au second plan et où on discutera jusque dans les plus petits détails de l'épaisseur du fuselage, de la vulnérabilité des réservoirs du Concorde... mais aussi et surtout d'une lamelle de titane de 43 cm tombée sur la piste quelques minutes plus tôt d'un DC 10 de Continental Airlines qui venait de décoller avant le Concorde.

Selon le parquet (ministère public), l'accident a pour l'essentiel été provoqué par la présence de cette lamelle de titane, une pièce qui n'aurait jamais dû tomber d'un DC 10 correctement entretenu... et qui aurait dû être en simple acier, ce qui a fait toute la différence.

Lorsque le Concorde a décollé, le 25 juillet à 16h43, lancé à près de 300 km/h, l'un de ses pneus a roulé sur cette pièce tranchante et a aussitôt explosé, provoquant une perforation fatale dans un réservoir. D'où la fuite de kérosène, un incendie fulgurant et l'arrêt de deux moteurs sur quatre. Pour le pilote, il était trop tard pour freiner l'appareil au bout de la piste, et il a été obligé de décoller, en espérant aller se poser à l'aéroport voisin du Bourget. Deux minutes plus tard, le supersonique s'est écrasé au sol.

Au banc des accusés - pour «homicides et blessures involontaires» -, on trouve donc d'abord Continental Airlines comme personne morale, ainsi que deux de ses techniciens responsables de l'entretien. Si la compagnie était au bout du compte jugée responsable de la catastrophe, les conséquences financières pourraient être très lourdes. D'où la thèse de ses avocats: le Concorde était anormalement «fragile» et, notamment, n'aurait «jamais dû décoller» le 25 juillet 2000.

De fait, il y a également parmi les prévenus trois anciens hauts responsables français, deux ex-dirigeants du programme Concorde aujourd'hui à la retraite, et un ancien patron de la Direction générale de l'aviation civile. Motif: dès ses débuts, et pour la seule année 1979, le célèbre supersonique avait connu trois graves incidents liés à l'éclatement de pneumatiques. Dans un cas au moins, les débris avaient perforé une aile et provoqué une fuite de carburant qui avait forcé le pilote à revenir à son point de départ in extremis. Cette «faiblesse structurelle» concernant le train d'atterrissage et les réservoirs aurait dû faire l'objet d'importants travaux d'adaptation de l'appareil. Ce qui n'a jamais été fait. C'est pour cette négligence supposée que les trois anciens hauts responsables français sont passibles de cinq ans de prison.

Bataille d'experts en perspective.