Les Canadiens devront-ils se munir d'un visa pour aller voir la tour Eiffel ou assister à un mariage en Italie? S'il n'en tenait qu'à la présidence de l'Union européenne, la réponse serait oui, a-t-on appris hier. Mais le gouvernement canadien croit qu'une telle mesure est «impensable».

Marc Thibodeau et Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Interrogée hier sur la décision du Canada de réimposer dès aujourd'hui des visas aux ressortissants de la République tchèque, la Suède, qui vient de prendre les rênes de l'UE, a estimé hier qu'il serait approprié de rendre la pareille aux Canadiens en leur demandant d'obtenir des visas pour séjourner dans l'Europe des 27.

En entrevue avec La Presse hier, le ministre canadien de l'Immigration, Jason Kenney, a dit d'emblée ne pas croire à cette menace. «Je suis certain que ça n'arrivera pas. Nous avons rencontré l'ambassadeur de l'Union européenne et il n'a donné aucune indication d'une telle intention. Depuis toujours, le Canada a une obligation de visas pour les citoyens de la Roumanie et de la Bulgarie, néanmoins, l'Union européenne n'a pas menacé le Canada de l'imposition d'un visa», a indiqué le ministre hier.

Au sein de l'Union européenne, la possibilité d'exiger des visas aux ressortissants canadiens ne semble pas pour le moment faire l'unanimité. Après que son gouvernement se soit dit en faveur de l'imposition de visas pour les Canadiens, le ministre de l'Immigration suédois, Tobias Billström, a renvoyé la balle hier à la Commission européenne, soulignant qu'il lui revenait de gérer les «mécanismes de réciprocité» prévus dans ce type de dossier.

Or, la Commission ne montre aucun empressement à procéder en ce sens. Hier, son président, Jose Manuel Barroso, s'est contenté de réitérer qu'il «regrettait» la décision canadienne, reprenant la position exprimée la veille par un porte-parole.

M. Barroso a assuré que «tous les efforts nécessaires» seraient faits pour «rétablir la possibilité de voyage sans visa» pour les ressortissants de la République tchèque, sans évoquer la possibilité d'imposer des visas aux ressortissants canadiens.

Certains analystes cités hier dans les médias tchèques ont prévenu que la mesure de réciprocité ne pourrait s'appliquer qu'à l'issue de consultations s'étalant sur plusieurs mois, rendant peu probable une action musclée de l'UE à court terme, si action il y a.

Les autorités tchèques avaient prévenu le Canada, afin de le décourager d'aller de l'avant, que la réintroduction de visas aurait des «effets potentiels négatifs» sur ses liens avec la République tchèque et l'UE.

Prague en colère

Prague a réagi avec colère à la décision du gouvernement conservateur, qui vise à freiner le nombre de demandeurs d'asile en provenance du pays. La même mesure s'applique au Mexique qui, depuis 2006, représente la principale source de demandeurs d'asile pour le Canada. La République tchèque suit tout juste derrière. «Depuis quelques semaines, il y a un vol sans escale entre Prague et Toronto et cela a causé une augmentation notable de demandes de statut de réfugiés. Si on n'avait pas pris d'action maintenant, on aurait vu des milliers de citoyens tchèques débarquer au Canada pour demander l'asile, a justifié M. Kenney hier. Notre système d'immigration aurait alors subi de lourdes pression.»

Hier, le président de la République tchèque, Vaclav Klaus, a fustigé l'inertie de la Commission européenne en soulignant que le Canada était libre d'agir comme il l'entend dans le dossier, alors que son pays «a les mains liées» par l'UE. «C'est Bruxelles qui va décider pour nous», a déclaré le président.

La décision canadienne risque d'alimenter le sentiment anti-européen existant dans le pays, souligne Petr Pesek, qui est responsable de la section internationale de l'un des principaux quotidiens tchèques.

Elle risque aussi, ironiquement, d'alimenter la rhétorique de formations d'extrême droite qui cherchent à attiser la haine contre la communauté rom, a indiqué en entrevue M. Pesek. La vaste majorité des demandeurs d'asile provenant de la République tchèque sont issus de cette minorité.

«Le gouvernement dit aux gens qu'il ne faut pas blâmer les Roms, qu'il ne faut pas faire d'eux les victimes de la colère populaire (découlant de l'action canadienne)», a indiqué le journaliste, joint hier à Prague.

Le pays lui-même n'échappe pas aux polémiques de visas, puisqu'il a été critiqué au printemps pour avoir modifié ses politiques en vue d'endiguer l'immigration professionnelle en provenance d'une demi-douzaine de pays asiatiques et est-européens. Les ressortissants étrangers qui ont perdu leur travail et qui veulent retourner dans leur pays d'origine se voient offrir un billet d'avion et une aide de 500 euros.