D'influents marchands d'armes, des centaines de millions de dollars de chars d'assaut, de navires, de mines et de munitions exportés vers un riche pays pétrolier africain en guerre.

Marc Thibodeau LA PRESSE

Le fils d'un ex-président français, un ex-ministre de l'Intérieur et un intellectuel de renom mis en cause.

Et des rumeurs d'ingérence politique alimentées par de puissants intérêts commerciaux.

L'Angolagate a décidément tout, sur papier, pour alimenter un bon feuilleton.

Il reste maintenant à voir ce que pourra en faire la justice française.

Le tribunal de Paris entend depuis hier cette affaire très médiatisée dans laquelle une quarantaine de personnes sont mises en accusation.

Elle met en vedette l'homme d'affaires français de 54 ans, Pierre Falcone, et un influent ressortissant russe, Arcadi Gaydamak, 56 ans, aujourd'hui réfugié en Israël. Ils sont accusés d'avoir organisé un «trafic d'armes illicite» vers l'Angola dans les années 90 alors que le pays était aux prises avec une sanglante guerre civile.

Selon la justice française, le gouvernement du président Jose Eduardo dos Santos, toujours au pouvoir, a acheté pour 800 millions de dollars d'armes provenant d'anciens stocks soviétiques aux deux hommes, qui n'avaient pas obtenu les autorisations requises de la France. Plusieurs intermédiaires auraient bénéficié de pots-de-vin pour les avoir soutenus.

Parmi les personnes mises en cause figure Jean-Christophe Mitterrand, fils de l'ex- président socialiste François Mitterrand. Cet ancien membre de la cellule africaine de l'Élysée, âgé de 64 ans, serait intervenu pour faciliter la vente, au dire de la justice. Il est notamment accusé de complicité de commerce illicite d'armes.

Trafic d'influence

L'ex-ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, aujourd'hui sénateur, est poursuivi pour trafic d'influence. L'Angola a versé une somme importante à une association, France Afrique Orient, qu'il chapeautait.

Autre accusé: Jacques Attali. L'influent intellectuel est accusé de trafic d'influence parce qu'il aurait cherché à user de ses contacts pour aider Falcone à résoudre les problèmes fiscaux auxquels était confrontée une société d'armement lui appartenant.

Le juge Jean-Baptiste Parlos, qui préside le procès, a prévu que la cause s'étirerait sur cinq mois. Il devra d'abord passer à travers les requêtes des avocats de la défense, qui réclament d'emblée l'interruption pure et simple des procédures.

L'État angolais a fait savoir hier qu'il s'opposait à la tenue du procès, évoquant le «secret défense». Des officiels angolais ont été identifiés par les enquêteurs comme les destinataires de commissions versées par les marchands d'armes, mais aucun n'est mis en cause formellement.

Autre point litigieux: une lettre transmise durant l'été par le ministre de la Défense, Hervé Morin, à l'avocat de Pierre Falcone.

Bien que les contrats aient été négociés sur le territoire français, le politicien affirme que la législation française sur le commerce des armes ne s'applique pas à la vente au coeur du procès parce que les armes n'ont jamais transité par l'Hexagone. Une position d'autant plus étonnante que c'est le ministère de la Défense qui avait porté plainte en 2001, lançant les procédures.

Faire dérailler le procès

L'organisation française Survie, qui milite pour un «assainissement» des relations entre la France et l'Afrique, s'indigne de l'intervention du ministre.

Son porte-parole, Olivier Thimonier, estime que l'intervention de M. Morin vise à faire dérailler le procès afin d'éviter qu'il porte ombrage aux efforts de rapprochement actuels du gouvernement avec l'Angola, un pays riche en ressources naturelles. Des ressources qui intéressent notamment la compagnie pétrolière Total.

À l'issue d'une visite rendue ce printemps en Angola au président Dos Santos, le président français Nicolas Sarkozy a déclaré que les deux pays avaient «décidé de tourner la page des malentendus du passé».

«La stratégie française est de balayer l'affaire sous le tapis pour protéger les intérêts économiques français. On est dans une stratégie de diplomatie-business qui ne tient pas compte du développement humain et social», déplore M. Thimonier.